Fermer

Congrès Loubavitch de New York : quelle place pour l’IA dans l’étude de la Torah

par Rav Aharon Bieler, Mercredi 4 Novembre 2026

Du 4 au 9 novembre 2026, les émissaires Loubavitch se retrouvent à New York. Deux séances du 5 novembre abordent l’étude de la Torah avec l’IA et la sécurité des enfants. L’article distingue la recherche de sources, l’explication générée et la décision d’un rabbin.

Congrès Loubavitch de New York : quelle place pour l’IA dans l’étude de la Torah
L'apport de l'IA à l'étude de la Torah. Image générée par IA.

Que vaut une réponse d’intelligence artificielle (IA) lorsqu’on l’interroge sur un texte de la tradition juive ? Le jeudi 5 novembre 2026, des émissaires Loubavitch pourront mettre cette question à l’épreuve à Brooklyn. Leur congrès international se tient à New York du 4 au 9 novembre sous le nom de Kinous Hachlou’him, littéralement « rassemblement des émissaires ». Crown Heights, le quartier de Brooklyn où le mouvement Loubavitch a son siège mondial, accueille les émissaires venus échanger sur le travail mené dans leurs communautés (calendrier officiel du congrès et présentation du quartier par la Ville de New York).

La séance « Torah et intelligence artificielle » (« Torah and AI » dans le programme) doit réunir des concepteurs d’outils destinés à l’étude de la Torah, mot qui signifie « enseignement » en hébreu. ChabadLabs, qui annonce ces démonstrations, est une initiative de Merkos 302, une structure de la branche éducative du mouvement Loubavitch. Elle propose des formations et développe des outils d’IA à l’intention des émissaires. Le programme prévoit aussi, le même jour, une séance sur la sécurité des enfants face à ces technologies (programme du 5 novembre et présentation de ChabadLabs).

À l’écran, une citation tirée d’un livre, une explication générée et une décision rabbinique publiée pour un cas précis peuvent prendre la même forme. Chacune appelle pourtant une démarche différente. Le lecteur doit pouvoir retrouver la citation, examiner l’explication et savoir si la décision concerne sa situation.

Retrouver le passage et prendre le temps de le lire

Prenons un lecteur devant une page du Talmud, le recueil des enseignements et des débats rabbiniques de la tradition orale. Il peine à suivre la Guémara, la discussion qui se déploie autour du texte étudié. Il peut soumettre un court extrait à l’IA et lui demander de repérer les mots araméens qui annoncent une objection. Peut-être découvrira-t-il que la phrase qu’il prenait pour la conclusion est celle que les sages vont discuter. Un cours consacré à la lecture d’une page de Guémara peut l’aider à suivre le raisonnement jusque dans le commentaire de Rachi. Il peut alors revenir aux lignes qui précèdent et à celles qui suivent pour éprouver sa lecture.

Un lecteur suit du doigt un passage dans un livre ouvert, à côté d’un ordinateur portable.
Un lecteur revient au passage d’origine après une recherche à l’écran. Image générée par IA.

Ce retour au texte compte même quand l’outil indique un auteur et un numéro de chapitre. L’institut américain de normalisation a relevé que les systèmes d’IA générative peuvent produire des citations inventées à l’appui d’une réponse qui paraît assurée (rapport NIST AI 600-1, juillet 2024, section 2.2). Une référence exacte elle-même peut être utilisée à contresens. Si l’outil attribue à un auteur une idée que celui-ci rapporte pour la discuter, la citation seule ne révèle pas l’erreur. C’est là que se joue la différence entre l’accès à un texte et sa compréhension.

Le professeur Moshe Koppel, annoncé parmi les intervenants, a exposé en avril 2026 ses propositions dans « Préserver l’étude de la Torah pour elle-même » (« Saving Torah Lishma »). Selon lui, l’outil devrait donner accès aux sources de chaque affirmation, faire apparaître les avis divergents dans les ouvrages consultés et réserver les conclusions aux demandes explicites. Cette proposition donne un critère pour juger les démonstrations. Quand deux auteurs divergent, le lecteur doit pouvoir retrouver leurs arguments et comprendre sur quoi porte leur désaccord.

Cette vigilance concerne aussi celui qui prépare un cours pour sa communauté. S’il reprend une explication produite par l’IA, les auditeurs l’entendront de sa bouche et lui feront confiance. Il lui revient de lire les sources qu’il cite et d’indiquer à quel commentateur il emprunte une interprétation. Une erreur passée du brouillon au cours devient plus difficile à repérer pour ceux qui apprennent.

Ce que les questions d’un élève apprennent au maître

Dans les Pirké Avot, les « Chapitres des Pères », Yéhochoua ben Pera’hia invite chacun à se donner un maître et à s’acquérir un compagnon (Pirké Avot 1, 6). Dans le traité talmudique consacré aux jeûnes, le maître ‘Hanina dit avoir beaucoup appris de ses maîtres, davantage de ses compagnons et plus encore de ses élèves (Taanit 7a). Maïmonide précise que les questions d’un élève aiguisent l’esprit du maître et lui font approfondir son enseignement (Michné Torah, « Répétition de la Torah », Lois de l’étude de la Torah 5, 9).

Un élève désigne un passage du doigt dans un livre ouvert tandis que son maître l’écoute.
La question de l’élève invite le maître à reprendre le passage avec lui. Image générée par IA.

Dans une étude à deux, une objection oblige chacun à montrer d’où vient sa lecture. Un élève peut demander pourquoi les sages donnent deux exemples qui lui paraissent identiques. Pour lui répondre, son maître relit le passage et cherche la différence qui justifie le second exemple. La question de l’élève lui aura peut-être fait voir une difficulté qu’il avait lui-même négligée. Une explication produite par l’IA peut servir de point de départ à ce travail si l’élève arrive avec le texte ouvert et sait dire où son raisonnement achoppe.

Une réponse publiée et une décision pour un cas réel

À Crown Heights, le service AskTheRav (« Demandez au rabbin ») a mis cette distinction en pratique. Affilié au tribunal rabbinique du quartier et dirigé par le rabbin Yosef Yeshaya Braun, il a lancé en février 2026 un moteur de recherche assisté par IA pour retrouver des réponses déjà rédigées par des rabbins. Il dispose aussi d’un formulaire pour leur soumettre un cas. Les réponses publiées suivent généralement les usages ashkénazes, hérités des communautés juives d’Europe centrale et orientale, ainsi que les enseignements de Loubavitch. Les lecteurs qui suivent une autre tradition, notamment celle des Séfarades, dont le nom renvoie à l’Espagne, sont invités à le préciser et à signaler les différences entre leur situation et celle décrite dans la réponse trouvée (Anash.org, 19 février 2026, et présentation d’AskTheRav).

Maïmonide éclaire cette distinction dans son commentaire sur Gamliel, appelé Rabban, « notre maître ». Lorsqu’il invite à se donner un maître pour sortir du doute (Pirké Avot 1, 16), il s’agit, selon Maïmonide, de pouvoir s’appuyer sur un rabbin pour savoir ce que la Halakha, la loi juive, permet ou interdit. Dans un article publié sur Chabad.org le 3 mars 2025, le rabbin Yehuda Shurpin souligne l’importance du chimouch, l’apprentissage pratique auprès d’un rabbin expérimenté. Le futur décisionnaire apprend ainsi à reconnaître le détail qui peut changer l’issue d’un cas.

Après un emménagement, une famille peut chercher à savoir si l’évier de la cuisine peut être utilisé conformément aux règles alimentaires juives. Elle peut trouver notre réponse sur la kachérisation d’un évier en céramique, autrement dit sa mise en conformité avec ces règles. Il lui reste à établir la matière de son évier, ses conditions d’utilisation et les éventuelles difficultés de remplacement. Les cas publiés dans la rubrique Questions au Rav, où des rabbins répondent aux questions de pratique, aident à reconnaître les renseignements utiles. Si un doute subsiste, la famille peut exposer ces faits à un rabbin qui connaît la tradition qu’elle suit.

Apprendre aux enfants à demander d’où vient une réponse

La séance sur la sécurité des enfants abordera notamment les informations auxquelles ces outils peuvent accéder et les précautions à prendre. À la maison, un enfant peut apporter un résumé de la paracha, la section de la Torah lue chaque semaine. Choisissons avec lui un détail qui l’a frappé et cherchons le verset correspondant. Peut-être le trouvera-t-il dans le récit lui-même, peut-être dans un commentaire. S’il ne le retrouve nulle part, il peut garder sa question pour son enseignant. Il aura appris à reconnaître une affirmation qui reste à vérifier.

Une mère et son fils vérifient ensemble une page dans un livre ouvert, près d’une tablette.
À la maison, un enfant revient au livre avec sa mère pour vérifier ce qu’il a lu à l’écran. Image générée par IA.

La prudence vaut aussi pour les informations que l’enfant confie à l’outil. Pour un exposé sur les coutumes familiales, il peut partir d’un exemple général sans saisir de noms ni raconter une situation privée. Les enseignants trouveront des repères complémentaires dans le guide de la CNIL sur l’usage de l’IA en classe.

À Brooklyn, le temps d’une démonstration suffira pour voir à quelle vitesse l’IA répond. L’apport à l’étude se mesurera après, quand le lecteur ouvrira le livre et saura quelle question porter à son maître, à son compagnon d’étude ou à un rabbin appelé à trancher.