La Lettre du fin fond de l'Enfer
Un ancien dirigeant du Lehi, devenu militant athée, rencontre le Rabbi de Loubavitch. Des années plus tard, une étrange lettre révèle ce qui l’avait marqué.

Ancien dirigeant du Lehi, devenu militant de gauche et critique virulent de la religion, Nathan Yellin-Mor n’imaginait pas trouver chez le Rabbi de Loubavitch un lecteur attentif. Une rencontre à New York et une étrange lettre attribuée à ses derniers jours racontent une autre manière de considérer un Juif éloigné de la Torah.
Un combattant du Lehi devenu adversaire de ses anciennes convictions
Nathan Yellin-Mor (1913-1980) n’était pas un homme facile à classer. Avant la naissance de l’État d’Israël, il avait participé à la direction du Lehi, organisation clandestine engagée dans la lutte contre le pouvoir britannique. Il avait connu les arrestations, la prison et la clandestinité. Aux côtés de Yitzhak Shamir et d’Israël Eldad, il appartenait au cercle dirigeant de ce mouvement dont les méthodes et les choix politiques suscitaient de profondes controverses.
Élu à la première Knesset, il prit ensuite ses distances avec ses anciens compagnons. Il défendit le dialogue israélo-arabe, se rapprocha de la gauche radicale et soutint des positions que beaucoup de ses camarades du Lehi rejetaient. Sa trajectoire est documentée par les archives de la Bibliothèque nationale d’Israël, qui conservent sa correspondance et ses écrits.
Ce changement politique n’impliquait pourtant aucun rapprochement avec la pratique religieuse. Yellin-Mor exprimait publiquement son athéisme. Dans ses chroniques, il critiquait parfois avec vigueur les institutions et les convictions religieuses. C’est précisément ce qui rend sa rencontre avec le Rabbi de Loubavitch si instructive.
Une invitation qu’il avait toutes les raisons de refuser

À New York, Yellin-Mor collaborait à l’Algemeiner Journal, hebdomadaire yiddish fondé par Gershon Jacobson. Le journal accueillait des auteurs religieux, mais aussi cette voix polémique venue d’Israël. Jacobson appréciait la qualité de son écriture, même lorsqu’il contestait ses idées.
Selon le récit publié en hébreu par Oded Mizrahi, Yellin-Mor se trouvait un jour chez Jacobson, à l’occasion de Roch Hachana. Cette rencontre s'inscrit dans la démarche du Rabbi, dont l'engagement pour rapprocher les Juifs de la Torah dépassait largement les cercles hassidiques.
Son hôte lui proposa de l’accompagner à une réunion du Rabbi Menachem Mendel Schneerson, à Brooklyn, au terme de laquelle celui-ci distribuait une coupe de bénédiction.
Yellin-Mor hésita. Il imaginait qu’un maître hassidique, informé de ses positions, n’aurait aucune raison de lui réserver un bon accueil. Il finit néanmoins par accepter. Il s’attendait probablement à une rencontre distante. Ce fut l’inverse.
Le Rabbi lisait les articles de celui qui le contestait

Au moment de leur présentation, le Rabbi indiqua à Yellin-Mor qu’il connaissait ses chroniques et les lisait avec intérêt. L’ancien dirigeant du Lehi fut surpris. Comment un maître religieux pouvait-il consacrer du temps à des textes qui défendaient des convictions si éloignées des siennes ?
La réponse attribuée au Rabbi résume une discipline intellectuelle exigeante : « Si je ne lisais que ce avec quoi je suis d’accord, je lirais très peu. » La formule est rapportée dans plusieurs versions de cette histoire, notamment dans un enseignement publié sur le site ‘Habad.
Il ne s’agissait pas de flatter son interlocuteur ni de relativiser les désaccords. Le Rabbi savait distinguer la valeur d’un travail intellectuel de la justesse de ses conclusions. Lire un contradicteur n’oblige pas à lui donner raison. Cela permet de comprendre son raisonnement, de prendre au sérieux ses questions et, parfois, de découvrir ce qu’une lecture limitée à ses propres convictions aurait laissé de côté.
Pour Yellin-Mor, habitué aux oppositions idéologiques les plus tranchées, cette attitude était déjà déconcertante. Mais le moment décisif de l’entretien était encore à venir.
Une question sur les Mitsvote que personne n’attendait
Le Rabbi lui demanda alors où il en était dans l’accomplissement des Mitsvote, les commandements de la Torah. La question avait de quoi surprendre. Son interlocuteur ne dissimulait ni son athéisme ni ses critiques. Pourquoi l’interroger sur une pratique religieuse qu’il semblait avoir depuis longtemps écartée ?
Dans la tradition orale de ce récit, Yellin-Mor répondit en évoquant un Juif de Rabbi Lévi Yits’hak de Berditchev, connu pour sa franchise et pour le regard favorable que le maître hassidique savait porter sur les Juifs les plus éloignés de l’observance. Les versions consultées ne permettent pas d’établir avec certitude les mots exacts échangés à cet instant.
Le point essentiel est ailleurs. En posant cette question, le Rabbi ne faisait pas comme si Yellin-Mor était devenu pratiquant. Cette confiance dans la possibilité d'un retour rejoint une question fondamentale examinée par grand ami le Rav Aharon Bieler : existe-t-il des obstacles à la Téchouva ?
Il lui signifiait que la Torah continuait de le concerner personnellement. Son passé, ses opinions et ses polémiques ne suffisaient pas à définir définitivement sa relation avec Dieu.
Il y avait là une différence capitale entre juger des idées et condamner un homme à n’être plus que ses idées. Le Rabbi pouvait désapprouver fermement ses articles tout en s’adressant à lui comme à un Juif pleinement responsable de ses choix et capable d’en faire d’autres.
La lettre à publier seulement après sa mort

Des années passèrent. Atteint d’une grave maladie, Yellin-Mor approchait de la fin de sa vie. D’après les récits transmis, il confia à Gershon Jacobson un texte destiné à être publié après son décès. Une version évoque même deux chroniques remises à cette occasion.
L’une portait un titre singulier : Lettre de l’enfer, ou Des nouvelles de l’enfer selon les traductions. Yellin-Mor y imaginait son sort après la mort. Il se représentait au plus profond du Guéhinom, terme de la tradition juive désignant un état de jugement et de purification, souvent traduit imparfaitement par enfer.
Dans cette composition littéraire, il se trouvait dans un lieu obscur, parmi d’autres âmes condamnées. Puis une lumière apparaissait et descendait jusqu’à lui. Cette lumière était associée au Rabbi de Loubavitch, l’homme qui avait accepté de le lire, de lui parler et de croire qu’il n’était pas définitivement perdu.
Un témoignage repris dans la revue hébraïqueKarov Elekha explique ainsi le sens de l’image : le Rabbi avait cru en l’âme de Yellin-Mor alors même que celui-ci se décrivait comme incroyant.
Cette empreinte spirituelle ne permet cependant pas de conclure à une Téchouva accomplie. Le Rav Méïr Cahn explique dans Le prix de la Téchouva que le retour vers Dieu engage également la conduite et les actes.
Il faut cependant distinguer la transmission de cette histoire de la preuve matérielle du document : le manuscrit original et la publication initiale de cette chronique n’ont pas été retrouvés dans les sources consultées.
L’image de l’enfer appartient donc au récit littéraire attribué à Yellin-Mor. Elle ne constitue ni le compte rendu d’une expérience après la mort ni une description vérifiable du monde futur.
Pourquoi cette rencontre a-t-elle laissé une telle empreinte ?

Le plus remarquable n’est pas que le Rabbi aurait convaincu son visiteur par un argument théologique. Rien, dans les sources consultées, ne permet d’affirmer que Yellin-Mor aurait abandonné ses positions politiques ou serait devenu pratiquant après cet échange.
Ce qu’il aurait conservé de la rencontre est plus précis : un maître de Torah l’avait regardé autrement que comme un adversaire à neutraliser. Il ne lui avait demandé ni une déclaration d’allégeance ni une justification de son passé. Il lui avait posé une question qui supposait encore sa liberté et sa responsabilité.
Cette attitude rappelle l’enseignement de Rabbi Yehoshoua ben Pera’hia dans les Pirké Avot (1, 6) :
« Juge tout homme favorablement. » Il ne s’agit pas de déclarer justes toutes les actions ni de nier la gravité de certaines convictions. Il s’agit de refuser de conclure qu’un individu se réduit à ses fautes ou à ses erreurs.
La tradition hassidique, particulièrement attentive à la valeur de chaque âme juive, pousse cette exigence très loin. La tradition hassidique, particulièrement attentive à l'Ahavat Israël, l'amour de chaque Juif, pousse cette exigence très loin. Un Juif peut contester la Torah, s’en éloigner et même combattre certaines de ses institutions ; son appartenance au peuple juif et sa capacité à accomplir une Mitsva ne disparaissent pas pour autant.
Le Rabbi n’avait pas besoin d’approuver Yellin-Mor pour lui parler avec considération. Et Yellin-Mor n’avait pas besoin de se prétendre religieux pour comprendre la portée de ce geste.
Ce que le Rabbi avait compris de son interlocuteur
La dernière lettre, telle qu’elle nous est racontée, ne prouve pas une conversion tardive. Elle révèle plutôt la trace durable qu’une rencontre peut laisser chez un homme pourtant habitué à défendre ses convictions avec âpreté.
L’ancien chef du Lehi avait connu les affrontements militaires, les ruptures politiques et les disputes idéologiques. Mais il semble avoir été particulièrement marqué par une question très simple : « Et vous, où en êtes-vous avec les Mitsvote ? » Une question qui n’effaçait rien de son histoire et qui, précisément pour cette raison, le prenait au sérieux.
Le récit laisse une exigence à chacun. On peut combattre une opinion sans mépriser celui qui la défend. On peut rappeler les obligations de la Torah sans humilier celui qui ne les observe pas. Et l’on peut croire à la possibilité d’une Téchouva, d’un retour, sans prétendre qu’elle s’est déjà produite.
Dans l’enfer imaginé par Yellin-Mor, la lumière portait le visage d’un homme qui ne l’avait jamais déclaré irrécupérable. C’est peut-être ce qu’il avait retenu, jusqu’à ses derniers écrits, de sa rencontre avec le Rabbi.