Bagdad ouvre un musée juif : quelle mémoire pour les Juifs d’Irak ?
Ouvert dans l’ancienne école Shamash, le nouveau musée juif de Bagdad rassemble portraits, archives scolaires et objets religieux. Cette initiative rappelle la longue histoire des Juifs d’Irak, de la Babylonie du Talmud au Ben Ich ‘Haï. Elle pose la question de la place accordée au Farhoud et à l’exode.

Un musée consacré aux Juifs d’Irak a ouvert à Bagdad, dans l’ancien bâtiment de l’école juive Shamash, rue Al-Rashid. Des images diffusées depuis le 22 octobre 2026 montrent des documents scolaires, des photographies familiales et des objets religieux. Selon JNS, le 26 octobre, environ mille personnes auraient visité le musée le premier jour. Ce chiffre et la date d’ouverture proviennent de publications relayées en ligne, sans annonce officielle irakienne identifiée.
Le lieu permet aux habitants de découvrir une communauté qui a participé pendant des siècles à la vie de leur ville et qui a presque entièrement quitté l’Irak. Pour ses descendants, l’enjeu dépasse la conservation des objets. Un musée peut rendre visibles des familles, des écoles et des maîtres. reste à comprendre pourquoi leurs descendants vivent désormais ailleurs.
Shamash, une école au cœur de la ville

L’école secondaire Shamash a été fondée en 1928 par Jacob Shamash. Son portrait figure aujourd’hui dans le musée installé dans ses anciens locaux. Plus de 900 élèves fréquentaient l’établissement en 1939, selon les informations reprises par le ministère israélien des Affaires étrangères. En 1951, l’école a quitté son bâtiment de la rue Al-Rashid pour poursuivre ses activités dans celui de l’école Frank Iny, alors que la communauté traversait une période de départs massifs.
Bulletins et photos de classe rappellent l’existence d’institutions formant des générations d’élèves. Au milieu du XXe siècle, l’Irak comptait environ 135 000 Juifs, dont quelque 90 000 à Bagdad, selon le Musée mémorial de la Shoah des États-Unis. Ils participaient au commerce, aux professions libérales, à l’administration et à la vie intellectuelle, tout en entretenant leurs propres écoles et institutions religieuses.
La préservation de cet héritage soulève aussi la question des archives dispersées. En 2003, des milliers de livres et de documents provenant d’institutions juives furent découverts dans un sous-sol des services de renseignement de Saddam Hussein. Les Archives nationales américaines en retracent la découverte et la restauration. Univers Torah a également raconté le parcours de livres juifs retrouvés après la chute du régime. Les objets conservés à Bagdad et les documents dispersés à l’étranger appartiennent à une même histoire, dont la transmission reste ouverte.
De la Babylonie du Talmud aux maîtres de Bagdad
L’histoire des Juifs d’Irak ne commence pas avec l’école Shamash. Après l’exil en Babylonie, une présence juive s’est maintenue dans cette région pendant plus de deux millénaires. C’est dans la Babylonie antique et médiévale, bien avant la Bagdad moderne, que s’est formé le Talmud Bavli, le Talmud de Babylone. Les académies de Soura et de Poumbédita ont ensuite diffusé leur enseignement dans une grande partie du monde juif, comme le rappelle une présentation du patrimoine juif irakien par les Archives nationales américaines.

Des siècles plus tard, Bagdad a développé sa propre vie de Torah. Parmi ses figures majeures se trouve le Rav Yossef ‘Haïm (1834-1909), connu sous le nom de Ben Ich ‘Haï, dont les enseignements de Halakha continuent d’être étudiés. Une photographie de lui apparaît dans les images du musée, aux côtés de celle du Rav Ezra Dangoor. Univers Torah retrace le parcours de ce maître de Bagdad.
Un livre de prière ou un châle de prière derrière une vitre n’est pas seulement un objet d’art populaire. Il renvoie à des usages, à des lectures et à des décisions transmises dans les familles et les synagogues. Les élèves de Shamash vivaient au sein de cette culture, sans que l’on puisse réduire leur expérience à la seule pratique religieuse : ils appartenaient aussi pleinement à la société irakienne de leur temps.
Le Farhoud et l’exode, une histoire à raconter en entier
Cette vie commune a connu une rupture majeure les 1er et 2 juin 1941. Pendant Chavouot, des violences antijuives ont frappé Bagdad : c’est le Farhoud. Selon l’étude historique du Musée mémorial de la Shoah des États-Unis, entre 150 et 180 Juifs furent tués, plusieurs centaines blessés et de nombreux foyers et commerces pillés. Le bilan officiel irakien de l’époque était plus bas. Univers Torah a consacré un article à ce massacre des Juifs de Bagdad.
Le Farhoud n’a pas vidé le pays de ses Juifs du jour au lendemain : une partie des personnes parties revint, et la vie économique reprit. Mais le sentiment de sécurité fut profondément atteint. Après 1948, arrestations, discriminations et restrictions accrurent la pression ; les lois de 1950 et 1951 sur la perte de nationalité et le gel des biens accompagnèrent les départs. Près de 120 000 Juifs quittèrent l’Irak pour Israël en 1950-1951. Cet épisode s’inscrit dans l’histoire plus large de l’exode des Juifs des pays arabes, sans effacer les trajectoires propres à chaque famille.
Que dit le musée de ces violences, des mesures prises contre les Juifs et du départ de presque toute la communauté ? Les images accessibles montrent surtout des portraits, des souvenirs scolaires et des objets rituels ; elles ne permettent pas de vérifier l’ensemble des textes et des salles. Le site spécialisé Point of No Return relate l’accueil favorable de Juifs partis de Bagdad dans les années 1970, tout en exprimant la crainte que l’exposition n’explique pas suffisamment la disparition de la communauté.
Au 29 octobre 2026, aucun catalogue complet de l’exposition ni présentation officielle détaillée de son parcours n’a été trouvé. Il serait donc prématuré d’affirmer que le Farhoud et l’exode en sont absents. Les textes des salles et les témoignages recueillis permettront de juger si Shamash raconte aussi pourquoi tant de ses anciens élèves ont quitté Bagdad.