Newton et le judaïsme : ce que révèlent ses manuscrits
Les manuscrits religieux d’Isaac Newton révèlent son étude de Maïmonide, du Temple et des traditions juives. Leur histoire éclaire une foi singulière et les raisons pour lesquelles une part de son œuvre est restée longtemps peu accessible.

Des plans du Temple de Jérusalem, des extraits de Maïmonide, des notes sur les prières et les rites juifs : ces pages conservées à la Bibliothèque nationale d’Israël proviennent des papiers d’Isaac Newton. L’un des fondateurs de la physique moderne, qui formula la loi de la gravitation universelle, consacra une énergie considérable à l’étude religieuse. Le judaïsme occupait dans cette recherche une place bien plus importante que ne le laisse imaginer son portrait habituel de savant.
Que disent ces manuscrits ? Pourquoi sont-ils restés si longtemps peu accessibles ? Leur histoire révèle à la fois un lecteur attentif des sources juives et une postérité embarrassée par certaines convictions de Newton. Elle exige aussi de distinguer les documents eux-mêmes des récits parfois amplifiés autour de leur découverte.
Une foi qui ne se limitait pas à la vie privée

Newton croyait en un Créateur dont la sagesse se manifestait dans l’organisation du monde. Cette conviction apparaît jusque dans son œuvre scientifique publiée : dans le « Scholium général », ajouté aux Principia en 1713, il attribue l’ordre du système solaire à l’intelligence et à la puissance d’un être souverain. Pour lui, découvrir les lois de la nature contribuait à comprendre l’œuvre divine.
Ses recherches bibliques l’avaient toutefois conduit à rejeter la Trinité, doctrine qui place le Père, le Fils et le Saint-Esprit dans une même divinité. Il considérait cette construction comme une altération du christianisme ancien. Newton demeurait chrétien et accordait à Jésus un rôle religieux central, tout en refusant de l’identifier au D-ieu suprême. Son attachement à l’unicité divine explique une part de son intérêt pour la tradition d’Israël, sans permettre de confondre sa théologie avec le judaïsme.
De telles opinions pouvaient lui coûter sa position universitaire. Son successeur à Cambridge, William Whiston, perdit ainsi sa chaire en 1710 après avoir rendu publiques ses convictions antitrinitaires. Newton garda l’essentiel de ses propres recherches confidentiel. Le silence commence donc de son vivant, dans une société où la liberté religieuse restait étroitement limitée.
Maïmonide, le Chéma et les lois de Noah

Son intérêt pour les textes juifs se vérifie matériellement. Le manuscrit Yahuda 13.2 contient des extraits latins d’un ouvrage de Maïmonide consacré au culte, des notes provenant d’érudits hébraïsants et des passages issus de sources talmudiques. Newton étudie notamment le service du Temple. La lecture de l’œuvre de Maïmonide lui fournit ainsi des descriptions précises pour ses recherches.
Dans ce même ensemble, on rencontre la récitation du Chéma, dont les premiers mots sont rendus en latin par Audi Israel, « Écoute Israël » (Devarim 6, 4). Il s’agit de notes sur la prière juive, notamment dans le cadre du service du Temple. Leur présence montre son attention au culte d’Israël ; elle ne prouve pas qu’il récitait lui-même cette prière. Newton travaillait largement à partir de traductions latines et des outils élaborés par les hébraïsants chrétiens de son époque.
Il s’intéressait aussi aux sept préceptes des descendants de Noah, ces commandements universels destinés aux nations. Dans un texte sur l’abstention du sang, il affirme que les non-Juifs devenus chrétiens restent soumis à ces préceptes sans être tenus à l’ensemble de la loi de Moché. Cette idée témoigne d’un véritable travail sur les catégories de la tradition juive. Newton les intègre cependant à sa propre compréhension du christianisme.
Pourquoi le Temple passionnait le physicien
Le Temple retenait particulièrement son attention. Ses brouillons sur le sanctuaire et la « coudée sacrée », conservés sous la cote Yahuda 2.4, multiplient les comparaisons de dimensions. Newton confronte les descriptions de Flavius Josèphe, de Philon et des textes rabbiniques. Il cherche à réconcilier des mesures différentes et à restituer l’organisation du sanctuaire, de ses cours, de ses portes et de son autel.
Un détail est révélateur : il relève que Josèphe exprime certaines dimensions dans des unités adaptées à ses lecteurs, tandis que les auteurs rabbiniques transmettent leurs propres mesures. Il examine donc les écarts entre les témoignages et cherche à les expliquer. Les sources juives constituent pour lui un savoir à étudier avec méthode, jusque dans ses difficultés techniques.
La Bibliothèque nationale d’Israël rappelle qu’il recherchait aussi, dans les descriptions du sanctuaire, des connaissances anciennes susceptibles d’éclairer l’ordre du monde. Ses recherches bibliques et ses travaux sur la nature appartenaient à un même horizon religieux. Dans cette perspective, la précision d’une mesure ancienne ou le plan d’un édifice pouvaient prendre une portée qui dépassait la seule histoire de l’architecture.
Les prophéties occupaient également une place majeure dans ses lectures, en particulier celles de Daniel. Newton attendait un retour des Juifs sur leur terre et une reconstruction du Temple, intégrés à sa vision chrétienne de l’avenir. Le célèbre millésime 2060 apparaît dans ses calculs comme une limite envisagée pour un changement d’ère. Comme l’explique l’historien Stephen Snobelen, il s’agissait d’une interprétation religieuse de l’histoire, sans annonce de destruction physique de la planète.
Ce que ses héritiers ont laissé dans l’ombre

Après sa mort, en 1727, ses papiers furent examinés en vue d’une éventuelle publication. Thomas Pellet inventoria 81 ensembles et n’en jugea que cinq publiables. Une grande partie resta à l’écart. Pourtant, le récit d’une famille unanimement décidée à tout dissimuler serait inexact : Catherine Conduitt, parente de Newton, demanda dans un codicille de 1737 que ses écrits théologiques soient préparés pour l’impression. Des ouvrages religieux et historiques parurent d’ailleurs après sa mort.
Le tri se poursuivit au siècle suivant. Lorsque les papiers furent examinés à Cambridge à partir de 1872, les manuscrits scientifiques furent retenus, tandis que les ensembles théologiques et alchimiques retournèrent dans les archives familiales. Aux réserves religieuses s’ajoutait une hiérarchie intellectuelle : ces travaux semblaient moins dignes d’intérêt que les découvertes du physicien.
La vente organisée chez Sotheby’s les 13 et 14 juillet 1936 révéla plus largement l’ampleur de cet héritage. L’économiste John Maynard Keynes réunit surtout des papiers alchimiques. Abraham Shalom Yahuda, érudit juif né à Jérusalem, rassembla une collection majeure de manuscrits théologiques. Après sa mort et des différends successoraux, celle-ci arriva à Jérusalem en 1969 et devint accessible aux chercheurs.
Les documents aujourd’hui présentés comme « nouveaux » appartiennent donc souvent à des fonds connus depuis plusieurs décennies. Leur transcription et leur numérisation ont surtout élargi leur audience : les notes sur les cérémonies juives du manuscrit Yahuda 13.2 sont publiées en ligne depuis novembre 2012. La nouveauté tient alors à leur diffusion auprès du public.
Pour prolonger cette découverte, il est possible de voir un feuillet des notes de Newton sur le Temple grâce à la Bibliothèque nationale d’Israël et de lire la transcription de ses notes sur les cérémonies juives dans le Newton Project.
Comprendre la création et chercher le Créateur

Pour nous, cette rencontre avec les textes juifs mérite mieux qu’une satisfaction de prestige. La Torah n’attend pas l’approbation d’un grand savant pour avoir autorité. Le parcours de Newton rappelle néanmoins que l’étude rigoureuse de la nature peut accompagner une recherche spirituelle exigeante. Il nourrit ainsi la réflexion sur la science et la connaissance du Créateur.
Le Rambam enseigne que la contemplation des œuvres et des créatures divines conduit l’homme à aimer Hachem et à désirer Le connaître ; elle lui fait aussi mesurer sa propre petitesse (Michné Torah, Hilkhot Yessodé haTorah 2, 2). Nous pouvons rapprocher cette démarche de la quête de Newton, tout en conservant les différences entre leurs conceptions. Comprendre davantage le monde peut approfondir l’émerveillement et l’humilité.
Ces manuscrits nous rendent ainsi un Newton plus complet : un homme pour qui les textes d’Israël méritaient des années de travail. Leur lecture nous invite aussi à une responsabilité simple : étudier avec sérieux les sources dont nous sommes les héritiers, et rapporter fidèlement ce qu’elles disent.