Souccot de l'an 66 : le jour où Rome recula devant Jérusalem
par Rav Meïr Hazan, Jeudi 24 Septembre 2026
À Souccot de l’an 66, Jérusalem semble au bord de la chute. Puis, contre toute attente, Cestius Gallus ordonne la retraite. La victoire juive de Beit Horon paraît alors historique. Elle ouvrira pourtant une séquence qui conduira, quatre ans plus tard, à la destruction du Second Temple. Un épisode saisissant où Souccot, Rome et le destin de Jérusalem se croisent.

Le général romain avait pratiquement gagné. Ses soldats se trouvaient devant Jérusalem. Une partie de la ville avait brûlé. Les défenseurs commençaient à perdre espoir. Selon Flavius Josèphe, certains habitants s’apprêtaient même à ouvrir les portes aux Romains. Puis il se produisit quelque chose que l’historien juif lui-même ne parvint pas à expliquer. Cestius Gallus donna l’ordre de battre en retraite.
Quelques jours plus tôt, Jérusalem célébrait Souccot. Cette décision incompréhensible allait transformer une fête de pèlerinage en l’un des retournements militaires les plus spectaculaires de l’histoire juive antique. Elle allait surtout convaincre beaucoup de Juifs que Rome, la puissance réputée invincible, pouvait être vaincue. Quatre ans plus tard, le Temple brûlait. C’est peut-être là que réside la véritable histoire.
Une ville remplie de pèlerins
À l’époque du Temple, Souccot est l’une des trois grandes fêtes de pèlerinage durant lesquelles les Juifs affluent vers Jérusalem et le Beit Hamikdach.
L'an 66 de l'ère commune voit la Judée s'embraser sous le poids des rancœurs accumulées contre l'administration romaine, des exactions du procurateur Gessius Florus et des heurts sanglants autour de Jérusalem, amorçant cette Grande Révolte que l'histoire retiendra comme le point de non-retour face à une puissance impériale incapable de tolérer la dissidence d'une province.

Le gouverneur de Syrie, Cestius Gallus, descend donc vers la Judée avec la XIIe légion Fulminata et des forces auxiliaires. Son objectif est clair : reprendre Jérusalem et écraser la rébellion avant qu’elle ne devienne une guerre. Mais le calendrier introduit dans l’histoire un élément inattendu. Souccot vient de commencer.
Flavius Josèphe rapporte que lorsque l’armée romaine arrive à Lydda, l’actuelle Lod, la ville est presque vide : les hommes sont montés à Jérusalem pour la fête des Cabanes. Gallus fait tuer ceux qu’il trouve et incendie la ville avant de poursuivre son avance vers la capitale. À Jérusalem, les pèlerins apprennent que l’armée approche. Ils abandonnent la fête. Ils prennent les armes.
Josèphe raconte même qu’une attaque est déclenchée un Chabbat. Il insiste sur le caractère exceptionnel de la situation : devant le danger militaire, les combattants se précipitent contre les lignes romaines et réussissent à les désorganiser. Lors de ce premier affrontement, les Romains subissent déjà de lourdes pertes. Mais Gallus continue. Et Rome arrive devant Jérusalem.
Six jours devant les murailles
L’armée s’installe d’abord sur le mont Scopus, au nord-est de la ville. Puis les Romains avancent. Le quartier de Bezetha est pris et incendié. Gallus dirige ensuite ses hommes contre les défenses proches du Temple. Pendant plusieurs jours, les légionnaires tentent de forcer les murailles. La situation devient critique. C’est ici que le récit de Josèphe devient stupéfiant.

Il affirme que les défenseurs commencent à désespérer et que certains habitants favorables à la fin des combats envisagent d’ouvrir les portes aux Romains. Selon lui, si Gallus avait poursuivi son attaque encore un peu, Jérusalem serait probablement tombée.
Rome donne l'impression de triompher, lorsque soudain Gallus stoppe net l'offensive. Aucune défaite décisive ne vient justifier ce revirement, ni le moindre effondrement militaire. Notre documentation historique ne garde d'ailleurs la trace d'aucun événement d'une clarté suffisante pour motiver une décision aussi radicale, et pourtant, il ordonne la retraite.
Josèphe écrit qu’il se retira sans raison apparente. C’est le jugement d’un auteur antique, pas une explication historique définitive. Les chercheurs ont depuis proposé différentes hypothèses, problèmes logistiques, crainte d’un encerclement, mauvaise appréciation des défenses, renseignements défaillants, mais aucune ne permet d’établir avec certitude ce qui se passa dans l’esprit du commandant romain. Le caractère problématique de cette décision continue d’ailleurs d’être discuté dans l’historiographie moderne. Et c’est à cet instant que le rapport de forces se renverse.
Le piège de Beit Horon
Les combattants juifs comprennent que les Romains s’éloignent. Ils les poursuivent. Ce qui devait être une retraite ordonnée devient progressivement un cauchemar.
Le terrain travaille désormais contre Rome. Pour rejoindre la plaine côtière, l’armée doit emprunter les passages étroits de Beit Horon. Les légionnaires lourdement équipés avancent difficilement tandis que les combattants juifs peuvent frapper les flancs, harceler l’arrière-garde, se retirer et revenir. Gallus comprend bientôt qu’il risque de perdre son armée entière.

La retraite de Cestius Gallus tourne au désastre dans les défilés de Beit Horon, où les combattants juifs harcèlent les légions romaines et transforment leur repli en débâcle.
Image générée par IA pour illustration éditoriale par Univers Torah.
La nuit venue, il prend une décision désespérée. Il laisse quatre cents hommes dans le camp avec ordre de maintenir les enseignes visibles afin de donner l’impression que l’armée romaine est toujours là. Pendant ce temps, le gros des forces s’échappe silencieusement.
Au matin, les Juifs découvrent la manœuvre. Les quatre cents hommes abandonnés sont attaqués, puis la poursuite reprend. Les Romains fuient en laissant derrière eux machines de siège, armes et matériel. Selon le décompte donné par Josèphe, 5 300 fantassins et 380 cavaliers romains et alliés périssent pendant la campagne et la retraite. Les vainqueurs rentrent à Jérusalem avec le matériel abandonné, célébrant leur succès.
Une victoire beaucoup plus dangereuse qu’elle n’en avait l’air
C'est précisément à ce tournant que l'épisode de Souccot 66 dépasse le simple récit militaire pour devenir passionnant sur le plan intellectuel. Une armée romaine s'était avancée pour mater Jérusalem, avant de reployer ses lignes dans la confusion. Cette victoire intervient pourtant au tout début de la guerre judéo-romaine de 66-70, dont elle allait profondément modifier le cours. Pour les insurgés, la leçon semblait limpide : Rome n'était pas invincible. Pourtant, ce qui ressemblait à un triomphe tactique allait engendrer une redoutable erreur stratégique.
La défaite de Gallus ne pousse pas Rome à abandonner la Judée. Elle provoque exactement l’inverse. L’empereur Néron confie désormais la guerre à un général autrement plus expérimenté : Vespasien. Après la campagne de Galilée et les bouleversements politiques de l’Empire, son fils Titus conduira finalement le siège de Jérusalem. En 70, le Second Temple sera détruit. Les vestiges archéologiques de Jérusalem conservent eux-mêmes les traces matérielles de l’assaut romain.

Vespasien, accompagné de Titus, prépare l’offensive romaine contre Jérusalem. Après l’échec de Cestius Gallus, Rome engage une campagne beaucoup plus méthodique qui conduira au siège de la ville et à la destruction du Second Temple en 70. Image générée par IA pour illustration éditoriale par Univers Torah.
Le Souccot de l’an 66 contient ainsi un paradoxe que l’histoire juive mérite de regarder sans simplification. Pendant la fête qui fait sortir l’homme de sa maison solide pour l’installer sous un toit fragile, Jérusalem venait de découvrir la fragilité de Rome. Mais elle risquait simultanément d’oublier la sienne.
La fragilité de la Soucca ne dit pas que la force est inutile. Elle enseigne que la sécurité apparente ne doit jamais être confondue avec la maîtrise de l’Histoire. Quelques jours de l’année 66 ont pu donner aux insurgés le sentiment que le géant romain vacillait. Ils n’avaient pas entièrement tort : une légion venait réellement d’être humiliée.
Ils ne pouvaient simplement pas encore savoir ce que cette humiliation allait faire revenir contre eux. Et c’est peut-être ce qui rend ce Souccot vieux de près de deux mille ans si troublant : ce jour-là, les Juifs virent Rome fuir Jérusalem. Ils pouvaient difficilement imaginer qu’ils venaient peut-être d’assister au commencement, et non à la fin, de la véritable guerre.
