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Ukraine : le yiddish renaît là où la vie juive fut effacée

par Rav Aharon Bieler, Dimanche 27 Septembre 2026

À Lviv, quinze étudiants ukrainiens réapprennent le yiddish, langue d’un monde presque effacé par la Shoah et la répression soviétique. Son histoire montre comment une langue juive peut transmettre la Torah, la mémoire et la vie sociale sans se substituer à l’hébreu.

Ukraine : le yiddish renaît là où la vie juive fut effacée
Krasilov (Ukraine), vers 1916. Hommes juifs devant une boutique. Photographe inconnu. Domaine public.

À Lviv, de jeunes Ukrainiens étudient le yiddish, autrefois parlé par des millions de Juifs d’Europe orientale. Ils retrouvent ainsi l’accès aux documents d’un monde presque disparu.

À Lviv, apprendre la langue d’un monde absent

Au printemps 2026, quinze étudiants de l’Université nationale Ivan-Franko de Lviv ont suivi un programme de douze semaines organisé avec le YIVO de New York. Les cours se tenaient à distance malgré la guerre et les coupures d’électricité. Cette initiative récente doit accueillir de nouveaux participants.

La plupart ne sont pas juifs : ils cherchent à comprendre l’histoire de leur région.

Une étudiante a ainsi découvert qu’avant la Shoah, près de la moitié des habitants de Volodymyr étaient juifs. Une autre ignorait que la dynastie hassidique de Ziditchov était née dans sa ville. Ces découvertes peuvent être mises en regard des images des Juifs d’Ukraine en 1933 conservées par Univers Torah.

Le terme « renaissance » doit rester mesuré. L’usage quotidien du yiddish a presque disparu d’Ukraine. À Lviv renaît surtout l’étude d’une langue supprimée de la vie publique par l’extermination nazie et la répression soviétique.

Une langue juive née en Europe germanique

Des passants dans une ville en Pologne en 1936
Des passants dans une ville en Pologne en 1936. Capture d'écran de vidéo améliorée par l'IA

Le yiddish apparaît il y a environ mille ans parmi les communautés ashkénazes des régions germanophones. Son foyer exact reste discuté entre la vallée du Rhin et la région du Danube.

Sa plus ancienne phrase complète datée avec certitude figure dans le Mahzor de Worms, un livre de prières des fêtes achevé en 1272 et conservé à la Bibliothèque nationale d’Israël. Il s’agit d’une bénédiction destinée à celui qui porterait le manuscrit à la synagogue.

Les migrations juives déplacèrent ensuite son centre vers la Pologne, la Lituanie, la Biélorussie, l’Ukraine et la Russie. Enrichi au contact des langues slaves, le yiddish devint la langue quotidienne d’une civilisation entière.

Une architecture germanique, hébraïque et araméenne

Le yiddish n’est pas composé à parts égales d’allemand, d’hébreu et d’araméen. Sa grammaire, sa conjugaison et son vocabulaire courant sont principalement germaniques. L’hébreu et l’araméen ont fourni les termes de la Torah, de la Halakha et de la prière : Chabbat, mitsva, Tefila, qui signifie « prière », din, « règle juridique », ou Kaddich, prière rédigée principalement en araméen. Une importante couche slave s’y ajouta en Europe orientale. L’encyclopédie du YIVO décrit cette architecture linguistique, écrite de droite à gauche avec l’alphabet hébraïque.

L’association de l’hébreu et de l’araméen apparaît déjà dans la Torah : « וַיִּקְרָא־לוֹ לָבָן יְגַר שָׂהֲדוּתָא וְיַעֲקֹב קָרָא לוֹ גַּלְעֵד » — « Lavan l’appela Yégar Sahadouta, “le monceau du témoignage” en araméen, et Yaakov l’appela Gal-Ed, “le monceau du témoignage” en hébreu » (Beréchit 31,47). Le yiddish intégrera plus tard des mots issus de ces deux langues dans sa structure germanique.

La langue de la maison et de la société

Dans la société ashkénaze, l’hébreu servait principalement à la prière et aux écrits rabbiniques ; l’araméen dominait dans le Talmud et la Kabbala ; le yiddish était parlé dans la famille, la rue et le commerce. Cette mame-loshen, « langue maternelle », rendait les enseignements accessibles dans la vie quotidienne.

Composée à la fin du XVIe siècle, la Tséne-réne, « Sortez et voyez », titre emprunté à Chir Hachirim 3,11, présentait en yiddish les récits bibliques, les commentaires du Midrach et des enseignements moraux. Le théâtre yiddish, issu notamment des Pourim-shpil, les pièces jouées à Pourim, connut ensuite un âge d’or. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, environ treize millions de personnes parlaient yiddish.

Détruit en Europe, toujours vivant en Israël

La Shoah détruisit les familles, les écoles et les quartiers où la langue se transmettait. La répression soviétique, l’assimilation et la dispersion des survivants aggravèrent son recul.

En Israël, le rétablissement de l’hébreu comme langue commune fut une réalisation historique majeure. Associé à la Galout, c’est-à-dire à l’exil, le yiddish fut limité dans l’espace public, mais jamais totalement interdit. L’historienne Rachel Rojanski montre dans Yiddish in Israel: A History que sa presse et sa littérature subsistèrent.

Le yiddish demeure surtout une langue maternelle dans plusieurs communautés hassidiques de Jérusalem, Bné Brak, New York, Anvers et Londres. Il y est parlé en famille, enseigné aux enfants et utilisé dans les publications communautaires. Univers Torah signalait déjà le lancement d’un téléphone cachère en yiddish en Israël. La langue se maintient parce qu’elle continue d’être transmise.

L’angle de la Torah : comprendre pour transmettre

Le yiddish ne possède pas le statut du Lachon Hakodech, la « langue sainte ». Sa valeur religieuse tient à sa fonction : permettre de comprendre les enseignements rédigés en hébreu ou en araméen.

L’hébreu reste la langue du texte, tandis que l’explication peut employer la langue comprise par le public.

Après l’exil de Babylone, les Léviim appliquèrent ce principe :

« וַיִּקְרְאוּ בַסֵּפֶר בְּתוֹרַת הָאֱלֹהִים מְפֹרָשׁ וְשׂוֹם שֶׂכֶל וַיָּבִינוּ בַּמִּקְרָא »
« Ils lurent dans le livre de la Torah de Dieu de façon distincte, en exposèrent le sens et firent comprendre la lecture » (Néhémie 8,8).

Le traité Méguila 3a explique : « de façon explicite désigne la traduction », alors effectuée en araméen. Le yiddish remplit ensuite une fonction comparable dans le monde ashkénaze.

La Halakha tient également compte de la compréhension. La Michna Sota 7,1 autorise notamment la lecture du Chéma, la proclamation de l’unité divine, de la Tefila et du Birkat Hamazone, la bénédiction après le repas, dans toute langue. Le Choul’han Aroukh (Ora’h ‘Haïm 62,2) exige toutefois une formulation exacte. L’hébreu conserve donc son statut propre, tandis que la traduction permet l’intelligence du texte.

Les communautés séfarades connurent une situation comparable avec le judéo-arabe et le ladino, le judéo-espagnol. Le Rambam (Maimonide) écrivit plusieurs œuvres en judéo-arabe afin qu’elles soient comprises par leurs destinataires.

Étudier la langue pour documenter l’histoire

Les étudiants de Lviv ne feront pas renaître à eux seuls le monde yiddish d’Ukraine. Ils peuvent cependant lire ses inscriptions, ses livres et ses chansons, puis réintégrer cette population dans l’histoire de leur pays.

La Torah enseigne :

« זְכֹר יְמוֹת עוֹלָם בִּינוּ שְׁנוֹת דֹּר וָדֹר שְׁאַל אָבִיךָ וְיַגֵּדְךָ זְקֵנֶיךָ וְיֹאמְרוּ לָךְ »
« Souviens-toi des jours anciens, considérez les années de génération en génération ; interroge ton père, il te racontera, tes anciens, ils te diront » (Devarim 32,7).

Lorsque ceux qui auraient pu transmettre cette histoire ont été assassinés, les documents en yiddish deviennent des sources indispensables. Leur étude permet d’établir précisément la place occupée par les Juifs dans l’histoire ukrainienne.