Quatre secondes de vidéo ne suffisent pas à condamner un homme. Une trajectoire politique, des paroles répétées et une conception du monde permettent en revanche de l’interroger beaucoup plus sérieusement. Mais elles ne sont pas pour autant insignifiantes. Lorsqu’une telle scène concerne Zohran Mamdani et Alexandria Ocasio-Cortez, deux figures identifiées à l’aile la plus progressiste de la gauche américaine, elle prend inévitablement une résonance particulière.
Leur rapport critique à l’histoire américaine, leur proximité avec certains discours décoloniaux et leur tendance à accorder une forte légitimité politique aux causes dites de résistance nourrissent déjà une méfiance profonde chez une partie de l’opinion. Dans ce contexte, les voir sourire au moment précis où sont lus les noms de victimes d’un attentat qui demeure l’une des blessures les plus profondes de l’Amérique ne peut être balayé comme un détail sans importance.
Mamdani, et cette gauche qui ne sait plus ce que l’Amérique doit défendre
Les images de Zohran Mamdani et d’Alexandria Ocasio-Cortez (sénatrice démocrate ultra progressiste et antisioniste) souriant pendant la cérémonie du 25e anniversaire des attentats du 11 septembre ont provoqué une tempête politique aux États-Unis. La scène paraît choquante : tandis que les noms des victimes sont lus à Ground Zero, les deux figures de la gauche américaine échangent quelques mots et sourient. Ron DeSantis, Ted Cruz et Donald Trump ont dénoncé leur comportement. Mais Michael Ragusa, ancien responsable de la sécurité de Rudy Giuliani, républicain revendiqué et présent à leurs côtés, affirme que la caméra aurait simplement saisi le moment où Ocasio-Cortez saluait Mamdani. La conversation n’est pas audible. On ne peut donc pas affirmer sérieusement qu’ils riaient des victimes.
Un jeune garçon observe le Brooklyn Wall of Remembrance lors de la cérémonie annuelle à la veille du 25e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001
Ce détail est essentiel, précisément parce que le procès politique de Zohran Mamdani n’a pas besoin d’une image mal interprétée. Mais le véritable sujet est ailleurs.
Le 11 Septembre comme révélateur politique
Mamdani est resté durant la cérémonie, a rencontré des familles et son administration a rendu publiques quelque 170 000 pages d’archives concernant la réponse municipale aux attentats. Il avait auparavant institué un Day of Remembrance and Service. Ces faits doivent être rapportés, même dans un article très critique à son égard.
Mais reconnaître ces gestes ne clôt nullement le débat. Cela permet au contraire de le déplacer vers sa véritable profondeur.
Car Zohran Mamdani incarne une mutation de la gauche américaine beaucoup plus importante qu’un sourire capturé par une caméra : une gauche pour laquelle l’Amérique semble parfois devoir continuellement démontrer sa culpabilité avant de pouvoir affirmer sa légitimité, tandis que certaines causes révolutionnaires, anticoloniales ou radicalement antioccidentales bénéficient d’une présomption morale autrement généreuse.
Ce mécanisme produit une étrange hiérarchie de l’indignation. On demande à l’Amérique d’expliquer ses guerres, ses interventions, son histoire, son impérialisme et ses fautes. C’est légitime. Une démocratie doit être capable de se juger.
Mais lorsque cette indispensable critique de soi se transforme en incapacité à identifier clairement ceux qui veulent détruire la société démocratique, elle cesse d’être une exigence morale pour devenir une faiblesse intellectuelle. C’est ici que Mamdani pose une vraie question.
La contradiction Mamdani
Lorsqu’il était candidat, Mamdani avait refusé de condamner clairement l’expression Globalize the intifada.
Plusieurs grandes organisations juives new-yorkaises avaient demandé aux candidats de condamner explicitement cette expression.
Il expliquait que le rôle du maire n’était pas de policer le langage. Après les critiques et des discussions avec des responsables juifs, il avait indiqué qu’il découragerait finalement son emploi.
Cette évolution compte. Mais le premier réflexe compte également.
Car une grande partie des Juifs qui entendent le mot intifada ne pensent pas à un séminaire universitaire sur la désobéissance civile. Ils se souviennent des autobus explosés, des restaurants frappés, des familles assassinées et des attentats suicides de la seconde Intifada.
Alexandria Ocasio-Cortez et le maire de New York Zohran Mamdani lors de la cérémonie commémorative du 25e anniversaire des attentats du 11 septembre, à Ground Zero, à New York
Le progressisme contemporain exige généralement que l’on respecte la manière dont une minorité reçoit un langage susceptible de la menacer. Pourquoi cette règle devient-elle soudain négociable lorsque cette minorité est juive et que le sujet est Israël ?
Le paradoxe devient encore plus visible lorsque Mamdani parle de l’État juif. Interrogé en juin 2026 sur son soutien à Israël comme État juif, il a expliqué qu’il ne pouvait soutenir un État qui privilégie une religion, ajoutant qu’il défendait Israël comme État garantissant des droits égaux. Dans la même interview, il reconnaissait cependant explicitement la gravité de l’antisémitisme new-yorkais.
Nous sommes ici au cœur de la contradiction. Mamdani dit vouloir protéger les Juifs comme individus, mais refuse une dimension fondamentale du sionisme pour une grande partie du monde juif : le droit des Juifs à l’autodétermination nationale dans leur foyer historique.
Ce n’est pas nécessairement de l’antisémitisme. Employer ce mot trop facilement affaiblirait précisément l’accusation lorsqu’elle est justifiée. Mais c’est une conception politique que les Juifs ont parfaitement le droit d’examiner avec la plus grande méfiance.
La gauche et son universalisme sélectif
Cette contradiction dépasse Mamdani. Une partie de la gauche occidentale contemporaine s’est construite autour d’un vocabulaire d’une extraordinaire puissance morale : minorités, oppression, colonialisme, domination, intersectionnalité, peuples indigènes, résistance.
Le problème commence lorsqu’une grille destinée à comprendre le monde devient une machine à distribuer préalablement les rôles.
Le faible reçoit plus facilement le bénéfice moral du doute. Le puissant hérite du soupçon. L’Occident doit répondre de sa puissance. Israël doit répondre de la sienne. Puis, progressivement, l’histoire réelle disparaît derrière la distribution idéologique des statuts.
Israël constitue précisément le cas qui dérègle cette mécanique : un État militairement puissant construit par un peuple historiquement persécuté, revenu sur une terre à laquelle son histoire religieuse, nationale, linguistique et archéologique est liée depuis des millénaires.
Le Juif ne rentre plus correctement dans le tableau dès qu’il peut se défendre.
C’est là que le progressisme révèle parfois l’une de ses contradictions les plus profondes : il éprouve une grande empathie pour le Juif vulnérable, victime de pogroms, d’exils ou de la Shoah, mais devient beaucoup plus embarrassé devant le Juif souverain, armé, responsable de frontières et obligé de prendre des décisions tragiques pour défendre un État.
Les Juifs américains face à un malaise réel
Il serait pourtant faux de prétendre que les Juifs américains ont massivement abandonné la gauche. Les chiffres disent exactement le contraire. Un sondage publié le 9 septembre 2026 indiquait que 67 % des électeurs juifs envisageaient encore de voter démocrate aux élections de mi-mandat, contre 26 % républicain.
Mais un autre constat doit être placé à côté : une enquête AP-NORC publiée cet été montrait qu’une majorité de Juifs américains ne se sentaient véritablement soutenus par aucun des deux grands partis, tandis que 63 % considéraient l’antisémitisme comme un problème très grave.
Voilà le vrai phénomène politique. Pas un basculement automatique vers la droite. Pas une conversion collective au trumpisme. Une inquiétude beaucoup plus intéressante : le sentiment croissant d’être politiquement sans domicile évident.

Et c’est peut-être là que Mamdani devient davantage qu’un maire.
Il représente une gauche convaincue de son universalisme, mais qui peine parfois à comprendre pourquoi une partie des Juifs ne reconnaît plus dans cet universalisme la promesse de protection qu’elle y avait longtemps placée.
Le sourire de Ground Zero ne prouve presque rien. Les idées, elles, méritent d’être jugées.
La question qui devrait obséder l’Amérique n’est donc pas de savoir si Zohran Mamdani a souri quatre secondes au mauvais moment. Elle est de savoir ce qu’une démocratie finit par perdre lorsqu’une partie de ses élites intellectuelles et politiques développe davantage de réflexes pour déconstruire les valeurs de sa propre civilisation que pour expliquer clairement ce qu’elle entend préserver.
Le 11 septembre 2001 avait posé cette question dans le sang. Vingt-cinq ans plus tard, elle demeure ouverte.
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