Des croisades à la Shoah, la violence subie aurait pu nourrir une culture de représailles contre des innocents. L’histoire juive invite à comprendre une autre réponse : transmettre, rechercher la justice et acquérir les moyens de se défendre.
Et la vengeance alors ? N’y avez-vous jamais songé ? demande un lycéen à Marianne Rubinstein, dans la revue K., après le récit des persécutions subies par son père. Comment tant de morts n’ont-ils pas installé la revanche au centre de l’existence juive ? Pour y répondre, il faut examiner ce que les communautés ont transmis à leurs enfants, les institutions qu’elles ont reconstruites et les limites qu’elles ont assignées à leur colère.
Des persécutions dont la mémoire reste documentée
La mémoire juive conserve les deux destructions du Temple, par Babylone puis Rome. Après celle de 70, la vie religieuse se réorganise autour de la prière et de l’étude, selon la Bibliothèque nationale de France. En 1096, des croisés massacrent les communautés de Worms et de Mayence : l’historienne Henriette Benveniste étudie les récits juifs de ces tueries. En 1492, les Juifs non baptisés sont expulsés d’Espagne ; au Portugal, les baptêmes forcés de 1497 précèdent l’Inquisition de 1536. Notre dossier sur les archives et le retour des marranes distingue ces étapes.

Les violences se poursuivent sous d’autres régimes. Le Musée américain de la Shoah rappelle que les pogroms de 1918 à 1920 tuent des dizaines de milliers de Juifs. À Bagdad, le Farhoud de juin 1941 frappe une communauté présente depuis l’Antiquité. Puis l’Allemagne nazie, ses alliés et ses collaborateurs assassinent six millions de Juifs. Même après la défaite nazie, le pogrom de Kielce, en juillet 1946, tue au moins quarante-deux Juifs. Ces événements diffèrent par leurs causes et leur ampleur ; chacun détruit des vies et des possibilités de transmission.
Les contre-exemples obligent à préciser la question
Affirmer qu’aucun Juif n’a jamais voulu se venger serait faux. L’historienne Dina Porat a documenté Nakam, un groupe d’une cinquantaine de rescapés dirigé par Abba Kovner, qui projeta d’empoisonner des populations allemandes. Le projet d’extermination ne fut pas réalisé. En 1946, ses membres empoisonnèrent du pain destiné à des prisonniers allemands. En 1994, Baruch Goldstein assassina vingt-neuf musulmans en prière à Hébron, un massacre rappelé dans un rapport du Sénat français. Ces faits interdisent le mot jamais. Ils ne suffisent pas à faire de la vengeance indiscriminée le principe organisateur de la vie juive.

La question pertinente porte donc sur la continuité du peuple juif : pourquoi la mémoire des persécutions a-t-elle nourri des écoles, des communautés et une exigence de sécurité, plutôt qu’une obligation de tuer les descendants des persécuteurs ?
Il serait indécent d’exiger des rescapés qu’ils aient pardonné, ou qu’ils racontent leurs pertes sans colère. Aucune vertu ne peut être déduite de leur silence. Notre question porte sur ce que cette colère autorise : poursuivre un criminel identifié ne réclame pas de transformer ses voisins, ses enfants ou ses coreligionnaires en cibles.
Reconstruire et juger : des réponses qui dépassent l’impuissance
L’absence d’État, la dispersion et la vulnérabilité ont longtemps limité les possibilités de représailles. Une explication uniquement morale serait donc insuffisante. Mais la contrainte n’explique pas tout. Une tradition peut léguer le devoir de vengeance même lorsqu’elle manque des moyens de l’accomplir. Le judaïsme a surtout organisé sa continuité autour de l’étude, du droit et de la transmission. J’y vois un choix décisif : donner aux enfants une vie à poursuivre, sans leur assigner un meurtre à commettre.
Le procès Eichmann, présenté par Yad Vashem, en fournit un exemple. En 1961, Israël possède une armée et détient Eichmann, capturé en Argentine l’année précédente par les services israéliens. Il le traduit devant des juges, produit des documents, entend des témoins et lui accorde une défense. La colère des victimes rencontre une procédure qui établit une responsabilité personnelle. Le coupable répond de ses actes ; un Allemand quelconque ne peut le remplacer.

Cette distinction commande aussi la réponse au Hamas. Combattre ses forces pour empêcher de nouveaux massacres relève de la protection des vivants. Tuer des fidèles dans une mosquée, écraser une foule ou enlever des enfants pour faire payer un groupe relève d’une autre logique : l’identité tient lieu de culpabilité. Le CICR rappelle l’interdiction de viser les civils. La finalité défensive ne dispense pas d’examiner les moyens employés.
Combattre l’ennemi sans faire de sa haine notre héritage
La paracha Vayikra (19, 18) interdit vengeance et rancune envers les membres de son peuple ; cette règle concerne les rapports personnels, et ne supprime pas le devoir de défense. La Torah connaît la vengeance, notamment dans l’ordre particulier concernant Midiane, Bamidbar (31, 2). Ce commandement divin déterminé ne donne pas à chacun une autorisation permanente de choisir ses victimes. Dans les lois du jugement, Dévarim (24, 16) interdit de mettre les enfants à mort pour les fautes des pères. La filiation ne transfère pas la responsabilité pénale.
Plus saisissant encore, Dévarim (23, 8) commande :
לֹא־תְתַעֵב מִצְרִי כִּי־גֵר הָיִיתָ בְאַרְצוֹ
Tu n’auras pas l’Égyptien en horreur, car tu as été étranger dans son pays.
Dans Contre la haine, le Rav Jonathan Sacks explique que le ressentiment peut maintenir intérieurement l’asservissement après la libération. L’ancien oppresseur continuerait alors à déterminer l’avenir de sa victime.
Cette liberté exige aussi la force : le Rambam classe le secours d’Israël contre un ennemi qui l’attaque parmi les guerres obligatoires, Hilkhot Melakhim (5, 1). L’avenir du peuple engage ainsi une responsabilité précise. Il faut rendre la vie juive durable et sûre. Transmettre les noms des victimes protège leur humanité contre l’effacement. Former au jugement empêche leur mémoire de devenir une permission de tuer. Bâtir une société capable de défendre la vie prolonge cette exigence pour l’humanité. La reconstruction évoquée par le Rav Lau prend alors toute sa portée : les meurtriers ne décideront pas de ce que deviendront nos enfants.
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