
Perruques à 48 000 shekels : la requête au Beit Din
Après la vente signalée d’une perruque à près de 48 000 shekels (près de 14000 euros), Maitre Nehama Tsivin, de Kfar ‘Habad, a mené une action juridique et halakhique inédite auprès des tribunaux rabbiniques (notamment 'Habad, ainsi que dans les milieux hassidiques et lituaniens) contre l'explosion des prix des perruques (les sheitels), qu'elle considère comme un produit de première nécessité religieuse.
Elle demande d’examiner les coûts réels, les marges et les moyens de rendre des perruques de qualité accessibles aux familles. Certains modèles courants sont désormais proposés autour de 30 000 shekels.
Il ne s’agit pas d’une querelle de consommation secondaire mais d'un sujet qui soulève de nombreux problèmes essentiels !
Là où la perruque est devenue la norme attendue pour les femmes mariées, son prix pèse sur le budget des jeunes couples. Il peut même déterminer, pour certaines, la possibilité de se conformer sereinement à une exigence religieuse.
La requête invoque la notion de "Tsorkhei Hayé Néfech", les biens nécessaires à la vie. Dans les textes classiques, elle vise les denrées essentielles et appelle une vigilance contre la hausse abusive des prix. L’argument est donc une transposition : lorsqu’un objet est pratiquement indispensable pour accomplir une obligation telle qu’elle est vécue dans une communauté, ne doit-il pas demeurer à la portée de chacune ?
Une obligation religieuse ne doit pas devenir une épreuve financière
La couverture des cheveux de la femme mariée est une obligation religieuse. Elle ne devrait pas devenir, par la pression sociale, un luxe inaccessible.
Une perruque peut demander un travail soigné, être confortable, durable, bien ajustée et permettre à une femme de se présenter avec dignité. Il est normal que ce travail ait un prix. Personne ne demande que l’on transforme la Tsniout, c’est-à-dire les règles de pudeur, en négligence, ni que l’on reproche à une femme d’être élégante.
Mais entre une perruque correcte et une perruque devenue signe extérieur de prestige, la frontière est vite franchie. Lorsque l’achat oblige un foyer à s’endetter, à réduire des dépenses nécessaires ou à sacrifier une part importante de son budget, il ne s’agit plus seulement d’un choix esthétique. C’est une pression communautaire qui s’exerce sur une Mitsva.
Même selon les décisionnaires qui autorisent la perruque, la concurrence sociale, l’endettement, le sacrifice du budget familial ou la recherche délibérée d’attention ne deviennent pas souhaitables sous prétexte que l’objet acheté répond, à l’origine, à une exigence halakhique.
Une Mitsva ne justifie pas que l’on fasse peser sur les plus fragiles l’obligation implicite de reproduire le niveau de vie des plus aisés.
Il faut évidemment éviter de juger les personnes. Bien des femmes n’achètent pas une perruque chère par vanité : elles souhaitent simplement être à l’aise ou ne pas paraître moins bien que leur entourage. C’est là que se trouve le problème. Le "snobisme" n’est pas forcément une intention individuelle. Il peut devenir un mécanisme collectif, une émulation. Lorsque le modèle luxueux devient la norme, le modèle simple est ressenti comme humiliant. Une obligation de Tsnioute se transforme alors en marché de statut social.
Quand la perruque fait oublier qu’elle est un couvre-chef
Une seconde difficulté touche directement à la finalité de la couverture des cheveux. Les perruques modernes les plus sophistiquées rendent la distinction presque impossible. En particulier celles qui sont faites à partir de cheveu naturels et imitent parfaitement la naissance du cheveu, le mouvement, la texture et l’éclat de cheveux naturels
Le problème de Mar’ite Ayine (l’apparence que l'on donne de soi aux autres), revient alors inévitablement. Une perruque très réaliste peut donner l’impression que les cheveux ne sont pas couverts. Or les autorisations anciennes ou modernes ont été formulées dans des contextes où le couvre-chef restait, au moins en principe, identifiable comme tel.
Il ne serait pas juste de réécrire à la légère les responsa des grands décisionnaires. Mais les perruques du XXIe siècle ne ressemblent pas toujours à celles que connaissaient les rabbins qui les autorisèrent pour préserver la dignité et l’apparence de l’épouse. La question mérite donc d’être reposée : une autorisation accordée pour un couvre-chef visible garderait-elle exactement la même portée lorsque le couvre-chef est conçu pour être indétectable ?
Cette interrogation existe aussi au sein de ‘Habad. Rav Mordekhaï Chmouel Ashkenazi, rav de Kfar ‘Habad et membre du Beit Din des rabbins ‘Habad, s’était élevé contre les perruques longues et détachées et, plus encore, contre celles en cheveux naturels dont le but est de se confondre avec les cheveux de la femme. Il estimait qu’elles ne relevaient plus de l’autorisation de la perruque comme couvre-chef.
Comparer cette tendance au maquillage outrancier n’est donc pas sans pertinence, à condition de ne pas tout confondre. La halakha n’interdit pas à une femme d’être soignée ou jolie. Mais lorsque l’apparence est calculée pour attirer le regard, pour laisser croire à des cheveux découverts ou pour susciter l’admiration par le luxe affiché, elle entre en tension avec l’esprit même de la Tsnioute. La perruque risque alors de devenir un objet de séduction et de compétition, non plus un couvre-chef.
Perruque ou couvre-chef : une Makhlokète halakhique
La discussion sur la perruque ne date pas d’aujourd’hui, et elle ne se réduit pas à une opposition simpliste entre Séfarades et Ashkénazes.
Dans une importante tradition ashkénaze, Rav Moché Feinstein a autorisé la perruque comme couvre-chef (Igrote Moché, Evène HaEzer II, 12), écartant en principe l’argument selon lequel elle serait nécessairement trompeuse ou contraire à la pudeur.
Dans le monde séfarade, Rav Ovadia Yossef a au contraire interdit à la femme mariée de sortir en perruque, particulièrement lorsqu’elle ressemble aux cheveux naturels et peut être plus belle encore que ceux-ci (Yabia Omer, IV, Even HaEzer 3 ; V, Even HaEzer 5). Pour lui, cela compromet la finalité de la couverture et soulève le problème de Mar’ite Ayine. Rav Chalom Messas, ancien grand rabbin de Jérusalem et du Maroc, a défendu une position permissive (Tévouote Chémech, Even HaEzer 137–138 ; Chémech ouMagen, II, Even HaEzer 15–17).
Cette divergence d'opinion impose la modestie dans les affirmations : on ne peut pas déclarer qu’une perruque est universellement interdite, ni prétendre que toute perruque est universellement conforme aux lois de la pudeur. Mais la divergence n’interdit pas une réflexion renouvelée face à l’évolution commerciale et esthétique.
Ce que l’on peut attendre du Beit Din
La requête n’exige ni que les femmes renoncent à la perruque ni que les fabricantes travaillent à perte. Elle invite à distinguer le nécessaire du luxe. Une réponse responsable devrait garantir une perruque standard, de bonne qualité, confortable et durable, réellement accessible. Elle devrait aussi rendre clair le prix, le travail fourni et les services inclus, et distinguer nettement cette offre de base des modèles de prestige, qui ne doivent pas devenir une norme sociale. Enfin, aucune femme ne devrait être jugée, dans une école, une synagogue, une famille ou un milieu de mariage, sur le prix ou le degré de réalisme de sa perruque.
Le Choul’hane Aroukh (‘Hochen Michpate 231, 23–26) confie au tribunal et à la collectivité une responsabilité face aux prix des biens essentiels. Il n’est pas certain qu’une perruque de luxe relève techniquement de cette catégorie. En revanche, une communauté qui fait de la perruque un standard religieux ne peut se désintéresser du coût de l’accès à ce standard.
Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre la halakha et la dignité des femmes, ni entre la Tsnioute et l’élégance. Il est de ne pas permettre qu’un objet destiné à accomplir une Mitsva devienne, sous couvert de perfection esthétique, une cause d’inquiétude financière, de distinction sociale et d’attention excessive.
La perruque doit rester un couvre-chef. Elle ne doit ni se substituer à la chevelure qu’elle vient couvrir, ni devenir le signe d'une condition sociale.
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