Les Vengeurs juifs : après la Shoah, les bourreaux devaient payer
Le groupe Nakam, « vengeance » en hébreu, rassemble des rescapés de la Shoah déterminés à faire payer les nazis. Leur avertissement au monde : les crimes contre les Juifs ne doivent plus rester impunis.

En avril 1946, près de Nuremberg, des rescapés juifs tentent d’empoisonner des SS détenus par les Américains. Leur groupe, Nakam, veut faire comprendre que l’assassinat des Juifs aura désormais des conséquences pour ses auteurs. Derrière une opération sans décès confirmé se pose une question plus vaste : comment rendre cet avertissement crédible lorsque les survivants ne disposent encore d’aucun État juif pour les protéger ?
Nous ne voulions pas revenir en terre d’Israël sans avoir accompli quelque chose, expliquait Joseph Harmatz à l’Associated Press en 2016. Rescapé de la Shoah et ancien résistant, il assumait toujours sa participation à Nakam. L’homme qui parlait alors depuis Tel-Aviv ne représentait pas tous les survivants.

Il exprimait pourtant une inquiétude qui mérite d’être entendue : si les meurtriers retrouvent une existence ordinaire, qu’est-ce qui empêchera d’autres hommes de recommencer ? Cette interrogation donne à l’histoire des Vengeurs sa portée politique.
Après la victoire alliée, les Juifs restent exposés
Pour comprendre Nakam, il faut revenir à l’écart entre la défaite militaire du nazisme et la sécurité effective des Juifs. La capitulation allemande met fin au régime exterminateur. Elle ne rend pas aux rescapés leurs familles assassinées et ne leur garantit ni foyer ni protection durable. Les violences antisémites se poursuivent dans l’Europe libérée. C’est dans cette situation qu’une cinquantaine de jeunes hommes et femmes, anciens résistants, se rassemblent autour d’Abba Kovner.
La Fondation pour la Mémoire de la Shoah présente le parcours d’Abba Kovner, résistant du ghetto de Wilno, devenu chef de partisans puis acteur de l’émigration clandestine des survivants. Son engagement armé précède donc Nakam. Rappeler ce parcours interdit de raconter la sortie de la Shoah comme le réveil soudain d’un peuple auparavant incapable de résister. La résistance avait existé, avec des possibilités terriblement inégales.
Quelques mois après l’opération de Nuremberg, le 4 juillet 1946, le pogrom de Kielce, documenté par le Musée américain de l’Holocauste, fait au moins quarante-deux morts juifs. Des policiers et des soldats participent au massacre avec des civils.
Cet événement, postérieur à l’attaque de Nakam, ne peut pas en être la cause. Il révèle en revanche la persistance du danger : des Juifs ayant échappé à l’extermination peuvent encore être assassinés dans un pays délivré du nazisme.
À Nuremberg, un procès et une opération clandestine
La justice alliée existe. Le Tribunal militaire international de Nuremberg ouvre son procès le 20 novembre 1945. Il examine les responsabilités de hauts dirigeants nazis ; des preuves de l’extermination des Juifs sont produites aux audiences. Présenter cette période comme un vide judiciaire absolu serait donc inexact. Mais juger des responsables au sommet ne suffit pas à répondre à l’immensité du crime ni au sentiment d’abandon des rescapés.
Nakam, dont le nom signifie vengeance, porte ce refus de l’impunité jusqu’au projet meurtrier. Son premier plan vise les réseaux d’eau de villes allemandes et aurait frappé indistinctement des habitants. Il échoue. Le groupe se tourne ensuite vers des membres de la SS internés à Langwasser, près de Nuremberg. La différence de cible est considérable ; elle ne permet pas de transformer rétroactivement le premier projet en simple opération contre des criminels identifiés.

Le 13 avril 1946, du pain destiné aux prisonniers est empoisonné à l’arsenic. Selon l’enquête d’Aron Heller et Randy Herschaft publiée par l’Associated Press le 31 août 2016, plus de 2 200 hommes sont intoxiqués, sans décès connu. Harmatz participe à la direction de l’opération. L’attaque est réelle et le bilan mortel que ses organisateurs espéraient ne peut pas être tenu pour établi.
Les archives ne résolvent pas le mystère du poison
L’Associated Press rapporte avoir obtenu des documents du contre-espionnage militaire américain auprès des Archives nationales. Des analyses citées par l’agence décrivent un stock de poison au potentiel meurtrier très élevé. Il faut maintenir cette attribution : nous disposons ici de la restitution journalistique des pièces, et non d’une consultation directe de l’ensemble du dossier militaire.
Une estimation du potentiel meurtrier d’un stock ne constitue ni un relevé de ce que chaque prisonnier a absorbé, ni un bilan de décès. La contradiction apparente entre la présence de poison et l’absence de morts recensés n’autorise donc pas à inventer des victimes dissimulées. Les explications avancées sur la quantité effectivement ingérée restent des hypothèses. L’incertitude appartient au dossier historique ; elle n’en diminue ni la gravité ni l’intérêt.

L’entretien accordé par Harmatz en 2016 appartient ainsi à deux temps de l’histoire : celui de l’action, en 1946, et celui d’un survivant qui en assume encore le sens soixante-dix ans après. À quatre-vingts ans de l’opération, la fidélité aux morts commande aussi de vérifier ce qui s’est réellement produit. Ce témoignage révèle la persistance d’une volonté, même lorsque le résultat lui a échappé.
La vengeance devait aussi avertir les futurs agresseurs
L’historienne Dina Porat, qui a interrogé les membres de Nakam et travaillé sur leurs archives, insiste sur la dimension d’avertissement de leur entreprise. À leurs yeux, laisser les crimes sans réponse revenait à préparer leur répétition. Le passé commandait ainsi une action censée modifier l’avenir : un nouvel agresseur devait comprendre qu’il aurait, lui aussi, à répondre de ses actes.
Il serait pourtant infidèle aux témoignages d’effacer leur désir de vengeance. Celui-ci se mêlait au deuil, au sentiment d’une dette envers les assassinés et à une volonté de dissuasion. Dans son analyse publiée en 2023, Porat rappelle également l’opposition des dirigeants du Yichouv informés du projet de tuerie de masse. Le Yichouv désigne la communauté juive de la Palestine mandataire. Nakam n’agissait donc pas au nom d’une politique juive unanimement acceptée.
La question décisive devient celle des moyens. Une opération restée longtemps clandestine pouvait-elle réellement intimider de futurs persécuteurs ? Les sources consultées ne démontrent pas cet effet. Il faut distinguer l’avertissement recherché de son efficacité mesurable. On peut reconnaître chez ces rescapés une volonté de reprendre prise sur leur destin sans faire de Nakam l’origine prouvée de la doctrine de sécurité israélienne.
Faire du refus de l’impunité une protection durable
Notre réflexion sur la mémoire, la justice et la défense dans l’histoire juive examine les limites de la vengeance. Nakam pose ici une question plus précise : quelles institutions peuvent assurer ce qu’une poignée de survivants voulait imposer clandestinement ? Enquêter, identifier les responsables, les poursuivre et empêcher de nouvelles attaques exigent une capacité d’action qui dure au-delà d’un groupe et de sa colère.

Cette photographie historique montre un groupe de partisans juifs de l'organisation FPO (Fareynegte Partizaner Organizatsye) opérant dans la forêt de Rudninkai (Rudniki) près de Vilna (Vilnius) entre 1942 et 1944.
Au centre de l'image, l'homme en chemise noire et pantalon ample est Abba Kovner, célèbre poète, leader de l'insurrection du ghetto de Vilna et commandant de l'unité de résistants baptisée « Les Vengeurs » (Nokmim).
La pensée juive donne à cette responsabilité un contenu concret. La Guemara Sanhédrin (73a) déduit de Vayikra (19, 16) l’obligation de secourir celui dont la vie est menacée, notamment par des brigands. L’enjeu est d’intervenir face au danger. Ce devoir éclaire l’exigence de protection des vivants ; il ne constitue pas une approbation rabbinique rétrospective des projets de Nakam.
La résistance spirituelle dans les ghettos rappelle aussi combien préserver l’étude, les témoignages et la vie communautaire relevait déjà d’une lutte contre l’effacement. La sécurité rend possible la poursuite de cette vie. Le message à transmettre aux ennemis du peuple juif peut alors être formulé sans ambiguïté : aucun organisateur, exécutant ou complice d’un crime antisémite ne doit pouvoir compter sur l’oubli, la complaisance ou l’impuissance de ceux qui lui demanderont des comptes.