À quelques heures de son intervention devant l’Assemblée générale des Nations unies, Javier Milei a choisi un lieu inattendu pour développer sa vision du monde : une yeshiva orthodoxe de New York. Honoré par Yeshiva Darkei Torah du prix Ohev Yisrael, le président argentin n’a pas seulement réaffirmé son soutien à Israël. Il a entrepris de rattacher sa doctrine de la liberté, de la propriété et du marché aux Dix Commandements. Une démarche rare chez un chef d’État, mais qui mérite d’être examinée jusque dans ses limites.
Un président argentin dans une yeshiva de Far Rockaway
Mardi 22 septembre 2026, Javier Milei s’est rendu à la Yeshiva Darkei Torah, importante institution orthodoxe de Far Rockaway, dans le Queens, alors qu’il se trouvait à New York pour la 81e Assemblée générale des Nations unies. Les autorités de la yeshiva lui ont remis le prix Ohev Yisrael, littéralement celui qui aime Israël, pour son soutien au peuple juif et à l’État d’Israël. La présidence argentine a officiellement confirmé la remise de cette distinction.
Les images diffusées par son bureau montrent également le président argentin dansant avec les étudiants à sa sortie de l’établissement. La scène est inhabituelle pour un chef d’État étranger en déplacement à l’Assemblée générale de l’ONU, mais elle s’inscrit dans une relation avec le judaïsme devenue l’un des traits les plus visibles de la personnalité publique de Milei.
Ce soutien n’est plus simplement symbolique. Depuis son arrivée au pouvoir, l’Argentine de Milei s’est rapprochée d’Israël sur plusieurs dossiers diplomatiques. Le président a annoncé le transfert de l’ambassade argentine à Jérusalem-Ouest, soutenu publiquement Israël dans sa guerre contre le Hamas et reçu en 2025 le Genesis Prize, dont la fondation avait notamment salué son changement de position dans plusieurs votes internationaux concernant Israël.

Univers Torah avait déjà étudié cette relation singulière dans l'article La ferveur de Javier Milei. Le discours prononcé cette semaine à Darkei Torah permet cependant d’aller ailleurs : Milei ne s’est plus contenté d’exprimer son admiration pour Israël ou pour le peuple juif. Il a tenté de faire de la Torah l’une des justifications intellectuelles de son propre système politique.
Javier Milei relie la Torah, la liberté et la propriété
Le discours intégral publié par la Casa Rosada est particulièrement révélateur. Milei commence par Béréchit et le placement d’Adam dans le jardin d’Éden pour le travailler et le garder (לעבדה ולשמרה), pour soutenir que le travail précède même la faute d’Adam. Il construit ensuite une théorie du temps, de la rareté et du travail humain avant de parvenir au cœur de sa démonstration : les Dix Commandements contiendraient, selon lui, plusieurs des conditions morales nécessaires à une société fondée sur la liberté et la propriété.
Son raisonnement est cohérent avec la philosophie libertarienne qu’il défend depuis bien avant son accession à la présidence. Tu ne tueras pas devient pour lui le fondement du principe de non-agression ; tu ne voleras pas, la protection de la propriété privée ; l'interdiction du faux témoignage, la condition de la confiance contractuelle ; tu ne convoiteras pas, le refus moral de s’approprier le bien d’autrui. De là, Milei rapproche la morale biblique de la société de marché.
L’idée mérite attention parce qu’elle inverse un schéma intellectuel fréquent. Milei ne considère pas la Torah comme un héritage religieux que la modernité aurait progressivement dépassé. Il tente au contraire de montrer que certaines institutions modernes de liberté n’auraient pu fonctionner sans des principes moraux dont l’origine est beaucoup plus ancienne.

Cette intuition rejoint une réalité importante de la pensée juive : la Torah reconnaît bien la responsabilité individuelle, la propriété, l’interdiction du vol, la valeur du contrat, le devoir de tenir sa parole et la responsabilité morale de l’homme. Elle ne présente pas la liberté comme l’absence de toute règle. La sortie d’Égypte précède précisément le don de la Torah : l’homme est délivré de l’asservissement avant d’entrer dans une alliance faite d’obligations.
Mais passer de cette affirmation à l’identification de la Torah avec un système économique contemporain demande beaucoup plus de prudence.
Une précision talmudique qui change une partie du raisonnement
L’un des passages les plus intéressants du discours de Milei concerne le לא תגנוב, tu ne voleras pas, qu’il interprète comme la consécration de la propriété privée dans les Dix Commandements. Or l’interprétation rabbinique traditionnelle du verset est plus précise.
Dans le traité Sanhédrin (86 a), les Sages du Talmud comprennent le לא תגנוב des Dix Commandements comme l’interdiction de voler une personne, c’est-à-dire de l’enlever. Rachi explique lui aussi sur Chemot 20,13 que le contexte meurtre, adultère et autres infractions passibles des peines les plus graves, conduit à comprendre ici la גנבת נפשות, l’enlèvement d’êtres humains. L’interdiction du vol de biens se trouve bien dans la Torah, notamment dans le livre Vayikra (19,11) :
« לא תגנבו »,
« vous ne volerez pas ».
Cela ne détruit donc pas l’argument général de Milei selon lequel la Torah protège la propriété. Cela oblige simplement à ne pas lui attribuer exactement la démonstration exégétique qu’il propose.
La distinction est même intellectuellement féconde. Le Décalogue commencerait alors, dans l’interprétation talmudique, par protéger quelque chose d’encore plus fondamental que la propriété matérielle : l’homme lui-même ne peut devenir l’objet qu’un autre homme s’approprie. La liberté personnelle précède ici le débat économique.

Et la Torah va simultanément plus loin que le seul droit de propriété. Elle interdit de voler, d’escroquer et de retenir injustement un salaire, mais elle impose également la Tsédaka, non pas simplement la charité, mais l’obligation de justice sociale envers celui qui manque du nécessaire. Elle institue la Chémita, avec notamment la remise périodique de certaines créances, et ordonne de ne pas fermer sa main devant le pauvre. Le livre de Devarim (15) juxtapose précisément remise des dettes, responsabilité envers le nécessiteux et activité économique.
La Torah n’entre donc aisément dans aucune idéologie économique moderne. Elle reconnaît la propriété sans lui donner un caractère absolu ; elle exige la solidarité sans abolir la propriété ; elle valorise le travail tout en lui imposant le Chabbat ; elle permet l’accumulation mais soumet une partie de la production agricole à des obligations envers le pauvre ; elle reconnaît la dette mais introduit aussi sa remise dans certaines conditions.
C’est précisément ce qui rend le discours de Milei intéressant : non parce qu’il aurait découvert l’économie de la Torah, mais parce qu’un chef d’État contemporain juge nécessaire d’aller chercher dans la Torah les fondements moraux de sa propre philosophie politique.
Le véritable événement est peut-être là
Le prix Ohev Yisrael pourrait facilement être traité comme une image sympathique : un président argentin entouré d’étudiants de yeshiva, recevant une distinction, dansant avec eux puis reprenant sa route vers les Nations unies. Mais l’épisode dit davantage.
Dans une période où Israël est devenu pour de nombreux gouvernements un problème diplomatique à gérer, Milei assume au contraire que son rapport au peuple juif appartient publiquement à sa conception politique du monde. Il ne sépare pas complètement son soutien diplomatique à Israël de son admiration pour ce qu’il considère comme l’héritage intellectuel du judaïsme.
Cette attitude ne dispense évidemment pas d’examiner ses interprétations. La Torah n’est ni le manifeste d’un parti ni un traité moderne d’économie politique. Les catégories de droite, de gauche, de libéralisme, de socialisme ou de capitalisme sont apparues des millénaires après elle et ne peuvent être projetées sur ses textes sans précautions.

Mais il reste quelque chose d’assez inhabituel dans cette scène new-yorkaise. Quelques heures avant de rejoindre la tribune où les chefs d’État viennent généralement parler de souveraineté, d’intérêts nationaux et de rapports de force, le président d’un grand pays d’Amérique latine s’est présenté devant des étudiants de Torah pour leur expliquer qu’une partie de sa compréhension de la liberté politique commence avec Béréchit et les Dix Commandements. On peut discuter l’exégèse. On ne peut guère considérer le choix du lieu et du langage comme anodin.
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