Il y a des informations technologiques que l’on lit avec curiosité puis que l’on oublie. Et puis il y en a d’autres qui viennent toucher quelque chose de beaucoup plus personnel. Lorsque j’ai découvert le travail de BarVox, cette start-up israélienne qui utilise l’intelligence artificielle pour rendre compréhensibles certaines productions vocales de personnes ayant de graves difficultés de parole, je n’ai pas d’abord pensé à l’innovation. J’ai pensé aux personnes autistes que je côtoie, à ces moments où l’on cherche à comprendre un son, un regard, une répétition, une frustration dont on ne parvient pas toujours à identifier la cause.
Une question m’est alors venue immédiatement : combien de fois avons-nous cru qu’une personne ne savait pas s’exprimer alors que c’était peut-être nous qui ne savions pas encore l’écouter ?
Autisme : une parole qui existait déjà
L’histoire de BarVox commence avec Dror Levy et son fils Bar, autiste et semi-verbal. Bar produit des sons, des mots et des expressions que son père comprend beaucoup mieux que les personnes extérieures. Pendant des années, Dror Levy est ainsi devenu l’interprète naturel de son fils. Des éducateurs ou des accompagnateurs pouvaient lui demander ce que Bar cherchait à dire.
BarVox est née précisément de cette difficulté. Son système d’intelligence artificielle apprend progressivement les particularités vocales de l’utilisateur. Il associe certaines expressions sonores à leur signification et construit une sorte de vocabulaire personnel qui peut ensuite être rendu plus compréhensible pour les autres.

Ce qui me frappe ici n’est pas seulement la prouesse informatique. C’est l’idée que la parole existait déjà. La technologie ne crée pas la pensée de la personne. Elle essaie seulement de construire un passage entre cette pensée et ceux qui ne parviennent pas à la décoder.
Et cela change profondément le regard. Que se passe-t-il dans l’esprit d’une personne lorsqu’elle sait ce qu’elle veut, ressent quelque chose de précis, mais ne peut pas le rendre facilement accessible ? Que signifie être autonome lorsque l’on ne peut pas dire clairement : j’ai mal, je ne veux pas, j’ai peur, je préfère cela, laissez-moi tranquille, je suis fatigué ?
Combien de comportements que nous qualifions parfois de difficiles sont peut-être aussi des formes de communication que nous n’avons pas réussi à comprendre ?
Communication : le problème est il toujours chez celui qui
parle ?
BarVox pose alors une question beaucoup plus profonde que celle de l’intelligence artificielle. Nous avons pris l’habitude de considérer la personne qui ne parle pas selon les codes habituels comme celle qui porte le problème de communication. Mais peut-être faut-il accepter une idée plus dérangeante : une partie du problème se trouve aussi chez celui qui écoute.
Lorsque les parents comprennent un son que nous ne comprenons pas, lorsqu’un éducateur expérimenté saisit une intention que le visiteur ne perçoit pas, cela signifie qu’une forme de langage existe déjà. Elle est simplement plus difficile d’accès.
Alors je me demande ce qui pourrait changer si l’intelligence artificielle apprenait réellement ce langage. Pourrait-elle diminuer certaines colères simplement parce qu’une demande est enfin comprise ? Permettre de dire non sans devoir crier ? Donner davantage de choix dans la journée ? Réduire la dépendance envers celui qui sert constamment d’interprète ?
Une recherche menée avec l’Université de Haïfa doit justement examiner l’effet de cette technologie sur le bien-être social et émotionnel des utilisateurs. Il faut cependant rester précis : ces bénéfices ne sont pas encore établis scientifiquement. La promesse existe, mais elle doit encore être démontrée.
La Torah et la dignité avant la performance
Dans la pensée juive, la dignité de l’être humain ne dépend pas de sa capacité à correspondre aux normes de la société. La Torah affirme que l’homme a été créé
« בצלם אלוהים »,
« à l’image de D.ieu » (Bérechit 1,27).
Sa valeur ne vient donc ni de sa réussite sociale, ni de son efficacité, ni même de sa capacité à se faire comprendre facilement.
Le livre des Proverbes formule une injonction particulièrement forte :
« פתח פיך לאלם »,
« Ouvre ta bouche pour celui qui ne peut faire entendre la sienne » (Proverbes 31,8).
Ce verset ne parle évidemment pas de l’autisme. Mais son exigence morale demeure saisissante : lorsque la parole de quelqu’un n’arrive pas naturellement jusqu’à nous, notre responsabilité n’est pas diminuée. Elle devient plus grande.

Cela oblige surtout à l’humilité. Celui qui ne parle pas comme moi ne pense pas nécessairement moins que moi. Celui que je ne comprends pas n’est pas nécessairement celui qui ne comprend pas. Et celui qui répète un son n’est pas pour autant dépourvu de message. Toute la difficulté consiste à ne pas confondre notre incapacité à décoder une parole avec l’absence d’un monde intérieur.
Ce que cette IA me fait espérer, mais aussi craindre
Je ne veux pourtant pas idéaliser cette technologie. Une intelligence artificielle peut mal interpréter un son, attribuer une intention qui n’était pas celle de la personne ou fonctionner pour certains profils et beaucoup moins pour d’autres. Dans un domaine aussi sensible, une mauvaise traduction pourrait ajouter une nouvelle incompréhension à la première.
Une autre inquiétude demeure : il ne faudrait jamais que la machine remplace l’attention humaine. Ce serait un étrange paradoxe que d’inventer une technologie destinée à mieux comprendre les personnes vulnérables pour ensuite nous autoriser à passer moins de temps à essayer de les comprendre nous-mêmes. L’outil doit augmenter notre capacité d’écoute, non nous en dispenser.
Malgré ces réserves, quelque chose dans BarVox me touche profondément. Non pas parce qu’une machine rendrait quelqu’un plus humain, mais parce qu’elle pourrait nous obliger, nous, à reconnaître davantage l’humanité qui était déjà présente devant nous.
Depuis que je travaille au contact de personnes autistes, une question me revient souvent : qu’est-ce que je n’ai pas compris aujourd’hui ? Un refus mal interprété, une demande qui m’a échappé, un comportement auquel j’ai attribué trop rapidement une signification.
BarVox en ajoute une autre, plus dérangeante encore : combien de choses certaines personnes essaient-elles de nous dire depuis des années que nous n’avons simplement pas encore appris à entendre ?
Si l’intelligence artificielle peut nous aider à répondre à cette question, alors son progrès le plus important ne sera peut-être pas de produire davantage de paroles. Il sera d’apprendre à recevoir celles qui existaient déjà.
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