J’ai choisi de revenir sur la bénédiction prononcée à la télévision par Maggie Tabibi parce que ce geste pose une question qui concerne chacun : qui décide de ce qu’un Juif doit cacher pour être accepté ? Celui qui recherche la vérité doit pouvoir comprendre une conviction avant de la disqualifier. Cette journaliste nous invite à examiner la place de la foi dans les médias, mais aussi notre responsabilité envers nos enfants et ceux qui veulent comprendre le judaïsme.
Maggie Tabibi : la bénédiction en direct qui a fait polémique
Le 23 juillet 2024, Maggie Tabibi, présentatrice de Channel 14 en Israël, prononçait une bénédiction avant de boire un verre d'eau en direct, à l'issue du jeûne du 17 Tamouz. Plus de deux ans après, lors du congrès NatCon organisé à Jérusalem en octobre 2026, la journaliste est revenue sur les accusations de prosélytisme et de manque de professionnalisme qu'elle affirme avoir subies. Cette controverse soulève une question fondamentale : pourquoi une expression ordinaire de la foi juive devrait-elle devenir embarrassante lorsqu'elle se déroule devant une caméra ?
Ce qui donne du poids à la scène, c’est la place de cette femme : elle présente le journal principal d’une chaîne nationale. Elle assume sa foi là où son image professionnelle se joue, devant le public auquel elle doit rendre compte. Sa fierté dépasse une confidence entre proches. Elle rend visible, avec sa propre voix, une fidélité qu’elle aurait pu garder hors champ. Cette cohérence mérite d’être prise au sérieux : une journaliste choisit de ne pas dissimuler ce qui oriente sa vie. Elle le fait ouvertement, sans demander pardon.
À Jérusalem, lors du congrès de conservatisme politique NatCon, organisé du 6 au 8 octobre 2026, Maggie Tabibi revient sur cet épisode. Selon son témoignage rapporté par Channel 14, elle n’a pas grandi dans une famille religieuse ; la foi l’a soutenue dans des périodes douloureuses. Je suis fière de mes racines, affirme-t-elle. Elle dit avoir été accusée de contrainte religieuse et de manque de professionnalisme. Son récit pose une question précise : en quoi sa bénédiction aurait-elle obligé un spectateur à croire ?
Foi juive à la télévision : où commence la liberté religieuse ?
Il faut nommer précisément ce que nous discutons. Juifs non pratiquants désigne des personnes dont la vie peut comporter un attachement profond à Israël, à notre histoire et à leurs frères. Leur éloignement des Mitsvote ne les place pas hors du peuple juif. J’appelle ici laïcisme d’effacement une autre attitude : exiger que la foi disparaisse de l’espace commun, puis présenter cette disparition comme la condition naturelle de la neutralité.
La faille apparaît lorsqu’une conception particulière du monde devient une règle imposée à tous sans être reconnue comme telle. Un écran où Dieu ne doit jamais être nommé exprime lui aussi un choix. Les médias ont le pouvoir de définir ce qui paraît respectable. Lorsque l’expression religieuse suffit à rendre quelqu’un suspect, ils orientent le public avant même qu’une discussion commence.
L’objection professionnelle mérite pourtant une réponse sérieuse. Un journal doit informer ; une présentatrice ne peut utiliser sa foi pour altérer un fait ou soustraire sa chaîne à la critique. Une intervention personnelle doit rester proportionnée et respecter les spectateurs. Ces exigences permettent de discuter le format d’une émission. Elles ne justifient pas d’assimiler automatiquement une bénédiction à une coercition, ni d’exiger l’invisibilité du croyant comme preuve de sa compétence.
Pourquoi les Juifs prononcent une bénédiction avant de boire
La formule prononcée, שהכל נהיה בדברו, signifie par la parole de qui tout vient à l’existence. Elle rapporte au Créateur le monde dont nous jouissons. Boire répond à la soif et bénir introduit dans ce geste la conscience de recevoir. Pour le croyant, même ce qui est disponible, acheté, possédé conserve une origine qui le dépasse.
La source fondamentale de ce principe dans le Talmud se trouve dans le traité Bérakhote (35a).
Le passage s'appuie sur une contradiction apparente entre deux versets des Psaumes. D'un côté, il est écrit :
« À D-ieu appartient la terre et tout ce qu'elle contient » (Psaumes 24, 1).
De l'autre, il est dit :
« Les cieux sont les cieux de D-ieu, mais Il a donné la terre aux fils de l'homme » (Psaumes 115, 16).
La Guémara résout cette contradiction en distinguant deux moments distincts.
Avant la bénédiction, le monde et tout ce qu'il contient appartiennent exclusivement au Créateur. Consommer un aliment sans bénir revient à profiter d'un bien saint (Mé'ila), comme s'il était détourné de D-ieu.
Après la bénédiction, l'aliment est libéré pour l'usage humain et peut être consommé légitimement.
La Guémara conclut en énonçant clairement : Il est interdit à l'homme de profiter de ce monde sans bénédiction. Quiconque profite de ce monde sans bénédiction commet un sacrilège.
À la télévision, la bénédiction rappelle que celui qui présente le monde au public doit aussi répondre de la manière dont il en parle. Dans cette conscience du Créateur, l’homme, quelle que soit sa religion, ne saurait réduire son existence à satisfaire ses besoins et à profiter de ce qui a été créé. Sa présence sur terre l’engage à accomplir une tâche : rechercher la vérité, combattre l’injustice et donner à ses capacités un usage qui dépasse son intérêt personnel.
Pour le Juif, dépositaire de ce message universel, la Bérakha exprime une exigence précise : reconnaître ce qu’il reçoit et assumer ce qu’il doit apporter au monde. Cette reconnaissance oblige celui qui la prononce à rendre sa foi vérifiable dans l’honnêteté de sa parole, la dignité accordée à autrui et le bien effectivement accompli.
La révélation engage une vie et les générations suivantes
Dans la conscience juive, la révélation fait de l’existence une réponse à un appel du Créateur. Les Mitsvote et l’étude donnent à cet engagement un contenu qui dépasse l’émotion. La fidélité se travaille dans les décisions ordinaires, jusque dans la manière de gagner sa vie ou de parler d’un adversaire. Notre réflexion sur l’identité juive au-delà de l’ascendance aborde cette responsabilité : recevoir un héritage ouvre une tâche.
Cette tâche concerne nos enfants. Dans L’enfant spirituel, Rav Jonathan Sacks souligne que Moché, à l’approche de la sortie d’Égypte, prépare déjà les réponses aux questions des générations futures. Il insiste aussi sur l’ordre du Chéma' : aimer Dieu précède l’injonction de transmettre, Dévarim (6, 5-7). Les enfants doivent voir que nous aimons ce que nous leur enseignons. Quelle confiance leur donnerons-nous si notre comportement public leur apprend que cet héritage devient embarrassant devant une caméra ?
Une identité présentée seulement à travers les persécutions apprend aux enfants ce qu’il faut défendre. Elle doit aussi leur apprendre ce qu’il vaut la peine de vivre. Une bénédiction rend cette vie perceptible : l’enfant voit un adulte qui reçoit son judaïsme comme une dignité et une responsabilité, et peut demander pourquoi.
La foi juive assumée : un message pour Israël et les nations
Un esprit rationnel peut entendre cette démarche sans partager la foi qui la fonde. Comprendre une conviction exige de l’examiner dans son sens véritable. À nos frères éloignés de la pratique, cette scène propose de reprendre contact avec des mots qui leur appartiennent aussi. À nos amis non juifs, elle donne accès à une fidélité vécue. C’est la portée que je donne à ce geste, au-delà des intentions personnelles de Maggie Tabibi.

La mission de lumière parmi les nations, engage la responsabilité d’Israël dans le monde (Yéchayahou 49, 6). Il nous reste à rendre notre étude accessible à ceux qui s’en croient exclus. Nous devons transmettre aux enfants une fidélité qu’ils puissent interroger sans humiliation. Notre présence publique doit donner un exemple de droiture dans les actes.
Aux non-Juifs qui souhaitent comprendre le judaïsme, nous devons montrer que reconnaître le Créateur engage à être honnête, à respecter la dignité d’autrui et à répondre de ses actes. Notre conduite quotidienne doit rendre cette responsabilité visible et bénéfique à tous.
Bénir avant de boire : un geste normal dans la vie juive
Il faut enfin rappeler une évidence halakhique : avant de manger ou de boire, on récite la bénédiction appropriée. Nos Sages du Talmud et du Midrache, enseignent que l’on ne doit pas jouir de ce monde sans bénédiction, Berakhot (35a). Le Rambam codifie cette obligation instituée par les Sages dans les Lois des bénédictions (1, 2). Pour l’eau bue afin d’étancher sa soif, le Choul’han Aroukh prescrit la bénédiction שהכל נהיה בדבר, (Ora’h ‘Haïm 204, 7). Dans la Halakha, cette obligation concerne le Juif indépendamment de la manière dont il se définit : religieux ou non.
Au regard de cette règle, Maggie Tabibi, en bénissant avant de boire, accomplit un précepte ordinaire de la vie juive : son métier de présentatrice ne suspend pas son engagement devant le Créateur. Chacun est libre de ne pas croire, mais cette liberté ne donne aucune autorité pour exiger qu’une Juive efface sa pratique devant une caméra. En Israël, une journaliste juive n’a pas à recevoir de ceux qui rejettent ce précepte des leçons sur la manière dont elle devrait vivre son judaïsme.

Maggie Tabibi assume fièrement sa foi juive et la place des bénédictions dans sa vie, jusque devant les caméras. Montage illustratif généré par la IA.
Un Juif non pratiquant peut parfaitement reconnaître dans cette Bérakha une parole de son héritage, même s’il ne la prononce pas lui-même. Son éloignement de la pratique ne signifie ni hostilité au judaïsme ni rupture avec son peuple. La difficulté apparaît lorsqu’on revendique fièrement sa liberté de ne pas croire tout en jugeant déplacée la fidélité visible d’un autre Juif.
Si le seul motif du reproche est que Dieu a été nommé, cette réaction mérite elle aussi d’être interrogée. Se dire éclairé ne dispense pas de comprendre ce que l’on juge. Une société sûre de sa liberté devrait pouvoir entendre une femme remercier le Créateur avant de boire, sans exiger qu’elle cache ce geste pour paraître moderne.
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