Qui n’a pas été stupéfait par l’enchaînement des événements qui ont sauvé les passagers du vol Flydubai FZ1073 ? Le 30 septembre 2026, cet appareil reliant Dubaï à Tel-Aviv a échappé à une catastrophe après une attaque dans le cockpit. Plusieurs gestes ont été qualifiés de « miracles ». Mais leur rencontre soulève une question plus profonde : comment les moyens du sauvetage pouvaient-ils être réunis avant même que le danger apparaisse ?
Une délivrance déjà préparée, encore invisible
La chaîne du secours se dessine dans les témoignages. Le commandant blessé, Smit Machchhar, parvient à ouvrir le cockpit. Des passagers interviennent malgré la peur et maîtrisent l’agresseur. Yaniv Hayun, plombier sans expérience du pilotage, raconte avoir tiré sur les commandes et amorcé le redressement de l’avion. Deux pilotes supplémentaires, déjà présents à bord, prennent ensuite en charge l’appareil et son atterrissage à Tabuk, en Arabie saoudite. Pendant ce temps, le dentiste Shota Musaev soigne le commandant et s’emploie à arrêter son hémorragie.

Un détail saisit particulièrement : Hayun explique avoir su quel geste tenter parce qu’il regardait Mayday, connu en français sous le titre Enquête sur les accidents aériens. Le producteur exécutif, Alex Bystram, se dit stupéfait qu’un téléspectateur ait utilisé l’émission pour contribuer au sauvetage d’un avion. Interrogé par CBS News, il y voit « un formidable effet secondaire ». Qui aurait imaginé qu’une émission regardée chez soi puisse un jour intervenir dans une telle urgence ? Ce « petit détail » était entré dans la mémoire d’un homme bien avant de devenir utile aux autres.
Au moment du décollage, les pilotes supplémentaires, le dentiste et les futurs intervenants avaient déjà pris place. Même ce souvenir d’émission précédait le danger. Le sauvetage a ensuite demandé leur courage et leurs décisions. Pour un regard nourri par la Torah, cette rencontre invite à penser la profondeur du plan divin : des éléments que nous aurions jugés insignifiants peuvent devenir décisifs. Le parallèle avec Pourim s’impose alors à notre réflexion.

Pourim : les préparatifs du salut, avant la menace
Pour comprendre la mécanique du miracle de Pourim, reprenons la succession des faits. Dans la troisième année du règne d’Assuérus, un banquet conduit à l’éviction de Vachti. Une recherche est ensuite organisée pour lui trouver une remplaçante. Esther est amenée auprès du roi dans la septième année de son règne, puis devient reine (Esther 2, 16-17). Elle se trouve donc au palais bien avant l’apparition du décret d’extermination.
Mordekhaï, qui siège à la porte du roi, découvre ensuite le complot de Bigtan et Térech. Il avertit Esther, qui transmet l’information au nom de Mordekhaï. Le complot est vérifié, les deux hommes exécutés et l’intervention consignée dans les chroniques royales. Cependant, Mordekhaï n’est pas récompensé : le roi le constatera plus tard (Esther 6, 3). Le nom est inscrit, le mérite reconnu dans le registre, mais sa récompense demeure en attente.
Après ces événements, Haman est élevé au-dessus des autres dignitaires. Irrité par le refus de Mordekhaï de se prosterner, il prépare l’extermination des Juifs. Dans la douzième année du règne, le décret est envoyé aux provinces. Esther est déjà reine, et l’action de Mordekhaï est déjà enregistrée. Pourtant, aux yeux du peuple menacé, la situation paraît sans issue. Esther demande alors un jeûne collectif, se présente au roi et l’invite avec Haman à des banquets (Esther 4, 16 ; 5, 1-8).
La nuit précédant le second banquet, Assuérus ne trouve pas le sommeil. Il fait lire les chroniques et entend précisément le récit du complot déjoué par Mordekhaï. Il découvre l’absence de récompense. Haman arrive justement pour demander la pendaison de son ennemi ; il devra, au contraire, lui rendre publiquement les honneurs qu’il avait imaginés pour lui-même.
Au banquet, Esther révèle ensuite la menace qui pèse sur son peuple. Haman est exécuté sur le bois préparé pour Mordekhaï (Esther 7, 3-10). Un nouvel édit permettra enfin aux Juifs de se rassembler et de défendre leur vie (Esther 8, 8-11).
La Guémara donne la clef de cette chronologie. Elle s’arrête sur les premiers mots du chapitre annonçant l’ascension d’Haman : « Après ces événements » (Esther 3, 1). Rava explique que celle-ci survient après qu’Hachem a créé le remède au coup. Rech Lakich énonce le principe :
אֵין הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא מַכֶּה אֶת יִשְׂרָאֵל אֶלָּא אִם כֵּן בּוֹרֵא לָהֶם רְפוּאָה תְּחִלָּה, « Hachem ne frappe Israël qu’après avoir créé pour lui une guérison » (Méguila 13b).
C’est le principe que nous résumons par הִקְדִּים רְפוּאָה לַמַּכָּה, la préparation du remède précède le coup.
Un remplacement de reine, une information transmise avec le nom de son auteur, une ligne conservée dans un registre, une récompense différée : les détails du salut étaient déjà en place. L’insomnie et l’arrivée d’Haman les feront ensuite converger. Ce qui semblait un oubli devient décisif au moment du dénouement. Mais une difficulté demeure : si Hachem veut délivrer Israël et a déjà préparé son salut, pourquoi permettre l’épreuve ?

Le remède révèle le but de l’épreuve
Le Maharal donne à cette antériorité une profondeur supplémentaire. Hachem ne veut pas anéantir Israël, dont Il assure la permanence à travers l’histoire : une épreuve ne peut donc lui être infligée sans qu’une guérison existe. Il écrit :
הָרְפוּאָה הִיא סִבָּה אֶל הַמַּכָּה, « la guérison est une cause du coup ».
L’existence du remède constitue une condition de l’épreuve. Sans lui, celle-ci n’aurait pas lieu (Maharal, Or ‘Hadach, commentaire d’Esther 3, 1). On peut ainsi comprendre que la préparation du salut fixe d’avance une limite à la puissance du mal. L’épreuve s’inscrit dans une conduite dont l’horizon est la restauration.
Rabbi Chlomo Alkabetz précise cette intention par une comparaison médicale. Dans la médecine de son temps, le praticien préparait les aliments destinés à rendre des forces au malade après une saignée ou une purgation. Le geste douloureux et les moyens de récupération appartenaient au même traitement, ordonné à la santé du patient. Pour le Manot Halévi, préparer la guérison manifeste ainsi une affection particulière : la blessure n’est pas recherchée pour elle-même (Manot Halévi sur Esther 3, 1, »).
Le Maharsha rattache, lui aussi, ce principe à la promesse de préserver Israël de l’anéantissement (Yirmeya 30, 11). Il explique les épreuves évoquées ici comme une purification des fautes, dans le cadre de cette promesse collective (Maharsha, ‘Hidouché Aggadot sur Méguila 13b). Ces commentaires éclairent la finalité du récit ; ils ne nous donnent pas une explication individuelle de toute souffrance.
Ce que l’épreuve peut changer en nous
Pourquoi passer par la menace si la délivrance est prête ? Rabbi Abba bar Kahana enseigne que le retrait de l’anneau royal, remis à Haman pour autoriser son décret, a obtenu un retour au bien que les quarante-huit prophètes et les sept prophétesses n’avaient pas obtenu (Méguila 14a). La menace a atteint les consciences là où les avertissements étaient restés sans effet. Dans cette histoire, l’épreuve a donc produit une transformation réelle du peuple.
Nous pouvons en dégager cette idée : la délivrance comprend aussi le renouvellement de notre relation avec Hachem. Les moyens extérieurs du salut sont déjà disponibles, tandis qu’un travail intérieur reste à accomplir. Le récit associe alors le jeûne, le rassemblement des Juifs et l’engagement d’Esther (Esther 4, 16). La guérison préparée trouve sa place dans une histoire où les personnes répondent à ce qui leur arrive.
Une histoire dirigée, une responsabilité réelle
Le Ram‘hal élargit la réflexion. Dans Da‘at Tevounot, il distingue la conduite du jugement, où nos actes ont des conséquences, et la conduite qui mène toute la création vers son accomplissement. Ces deux dimensions agissent ensemble : la direction ultime de l’histoire demeure assurée, tandis que notre responsabilité conserve toute sa portée (Da‘at Tevounot, paragraphes 48 et 50).
Dans la Méguila, chaque élément pris séparément demeure explicable par les conduites humaines : une colère royale, une nomination, un complot découvert, une nuit sans sommeil. Aucun de ces épisodes, considéré isolément, n’impose la reconnaissance d’un miracle. Leur enchaînement laisse pourtant apparaître une direction que le regard fragmenté ne pouvait saisir. La « main de D-ieu » se dessine en filigrane dans la rencontre des détails. Le nom d’Hachem n’apparaît d’ailleurs pas dans le texte de la Méguila. La Guémara rapproche le nom d’Esther du voilement de la présence divine évoqué dans la Torah (‘Houlin 139b ; Devarim 31, 18).
Le Ramban enseigne que les grands miracles manifestes nous conduisent à reconnaître les miracles cachés (Ramban sur Chemot 13, 16). Les causes observables prennent alors leur place dans notre compréhension de la Providence. Dans l’avion, une compétence professionnelle, un souvenir de télévision et un geste courageux restent des réalités humaines. Le croyant peut reconnaître la sollicitude d’Hachem à travers leur rencontre, sans prétendre connaître les intentions précises qui ont présidé à cette épreuve.
Nous pouvons comprendre ce voile à la lumière de la liberté de choisir. Ce principe fondamental de la création : « le libre arbitre ». L’homme garde la possibilité de s’arrêter à l’explication des événements isolés. Il peut aussi, s’il est attentif à leur articulation, y discerner l’action divine. Cette lucidité se cultive : elle suppose de regarder ce qui relie les faits, y compris les plus modestes. Reconnaître la Providence nous engage alors à agir. Le souvenir était disponible dans la mémoire du plombier ; il fallait encore qu’il trouve le courage d’intervenir.
Il précise également qu’une reconnaissance libre de la vérité aurait pu éviter le chemin de la dureté et de la longueur de l’exil (ibid., paragraphe 40). La souffrance n’est donc pas présentée comme l’unique moyen de progresser. Un éveil choisi peut précéder l’épreuve : notre liberté intervient aussi dans le chemin de la réparation.
Revenir au vol Flydubai après cette lecture de Pourim donne toute sa profondeur aux détails de l'évènement. Ce qui semblait relever d’un loisir s'est avéré être la maille de la délivrance.
Nous mesurons combien notre regard connaît peu de choses des préparatifs d’Hachem. Il nous revient de remercier pour les vies sauvées, d’honorer ceux qui ont agi et de garder confiance lorsque les moyens de la délivrance nous sont encore invisibles.
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