À Roch Hachana, nous lisons un verset apparemment simple :
« וַה׳ פָּקַד אֶת שָׂרָה כַּאֲשֶׁר אָמָר »
« Hachem visita Sarah comme Il l’avait annoncé » (Béréchit 21, 1).
Dans la Torah, la pékida n’est pas un simple souvenir. Elle désigne le moment où ce qui demeurait inscrit dans la mémoire divine devient objet d’attention, d’intervention ou de jugement.
La formule « Pakod pakadeti », « J’ai porté Mon attention sur vous et sur ce qui vous est infligé en Égypte » (Chemote 3, 16).» Celle ci annonce ainsi la délivrance d’Égypte.
Pourquoi avoir choisi précisément ce récit pour le jour où le monde entier passe en jugement ?
La réponse habituelle est connue : Sarah fut exaucée à Roch Hachana. Mais le choix du mot pakad ouvre une question beaucoup plus profonde, qui résonne étrangement avec l’actualité du peuple juif.
La Pékida : quand la mémoire devient celle qui intervient dans l'histoire
Après tant de témoignages, une question subsiste : que signifie réellement se souvenir de ce qui arrive aux Juifs ?
Roch Hachana répond peut-être par un mot : pakad.
La Guémara enseigne :
« בְּרֹאשׁ הַשָּׁנָה נִפְקְדָה שָׂרָה רָחֵל וְחַנָּה »
« À Roch Hachana, Sarah, Ra’hel et ‘Hanna furent exaucées » (Roch Hachana 11a).
Ces trois femmes portent une même douleur : elles attendent un enfant lorsque, humainement, l’avenir paraît fermé.
Sarah a vieilli. Ra’hel voit sa sœur enfanter tandis qu’elle reste stérile. ‘Hanna monte année après année au Michkan avec une souffrance devenue presque impossible à exprimer.
Puis survient la Zékhira, le souvenir, ou la Pékida, la visitation. Mais Hachem n’oublie rien.
Lorsque la Torah dit:
« וַיִּזְכֹּר אֱלֹהִים אֶת רָחֵל », « D-ieu se souvint de Ra’hel », elle ne décrit donc pas le passage de l’oubli à la mémoire.
Elle décrit le passage de la mémoire à l’intervention.
Rav Tsadok HaCohen de Lublin explique que la pekida de Sarah ne constitue pas seulement une délivrance individuelle. Parce qu’elle est la première délivrance de cette nature rapportée par la Torah, elle ouvre une porte pour les générations suivantes. La naissance d’Its’hak inaugure dans l’Histoire la possibilité qu’un avenir surgisse précisément là où il semblait biologiquement et humainement fermé » (Pokéde Akarim, première section).
Voilà pourquoi Rachi ne traduit pas abstraitement la Pékida de Sarah. Il explique que Hachem visita Sarah comme Il l’avait annoncé. Cela concerne la conception, tandis que Hachem accomplit pour Sarah ce qu’Il avait déclaré concerne la naissance » (Rachi sur Béréchit 21, 1).
Il écrit :
« בהריון » la visitation s’accomplit par la grossesse.
Puis « כאשר דיבר » concerne la naissance elle-même.
Le problème contemporain de la mémoire juive
Nous avons construit, surtout depuis la Shoah, une extraordinaire culture de la mémoire. Monuments, musées, journées internationales, discours officiels et des cérémonies scandant plus jamais ça.
Tout cela est nécessaire. Mais l’antisémitisme pose aujourd’hui une question beaucoup plus inconfortable : une société peut-elle parfaitement se souvenir des Juifs morts et ne pas savoir protéger les Juifs vivants ?
L’Australie fournit actuellement un laboratoire particulièrement douloureux de cette question. La Commission royale a examiné pendant des mois non seulement les actes antisémites, mais aussi leurs mécanismes de propagation, la radicalisation numérique, les réponses institutionnelles et les dispositifs de prévention. Elle a été créée dans le contexte de l’attaque de Bondi du 14 décembre 2025 et de la dégradation de la situation vécue par les Juifs australiens.

Son existence même montre qu’un État peut décider de ne plus simplement constater.
Mais elle place également la société devant le test de la Pékida : que restera-t-il lorsque les témoignages auront été entendus ?
Le rapport final permettra seulement alors d’évaluer les mesures proposées et leur mise en œuvre. Il serait donc injuste de déclarer dès aujourd’hui que cette commission a échoué. Mais la question est déjà posée.
Roch Hachana ne célèbre pas la mémoire. Il juge ce qu’elle produit.
Sarah, Ra’hel et ‘Hanna : pourquoi trois femmes sans enfant ?
Il y a ici quelque chose de plus profond encore.
La Guémara ne nous dit pas qu’à Roch Hachana trois malades furent guéris ou trois pauvres devinrent riches. Elle choisit trois femmes auxquelles manque un enfant.
Autrement dit : il leur manque un avenir.
Sarah ne demande pas seulement un bonheur personnel. Sans Its’hak, toute la promesse faite à Avraham reste suspendue. Ra’hel donnera naissance à Yossef. ‘Hanna donnera naissance au prophète Chmouél.
À chaque fois, la pékida ne répare pas simplement le passé. Elle ouvre l’Histoire.
C’est peut-être pourquoi cette lecture appartient profondément à Roch Hachana.
Nous appelons ce jour Yom Hazikaron, le Jour du Souvenir. Mais le souvenir biblique regarde vers l’avenir.
Hachem se souvient afin qu’une possibilité qui semblait fermée redevienne féconde. Et nous ? Nous demandons à Roch Hachana : Zokhrenou lé’haïm, souviens-Toi de nous pour la vie.
C’est également le défi posé aujourd’hui au peuple juif et aux nations qui proclament combattre l’antisémitisme.
La question n’est plus seulement de savoir si l’on se souvient d’Auschwitz, du 7 octobre ou des victimes de Bondi. Elle est de savoir ce que cette mémoire modifie.
Une école juive est-elle mieux protégée ? Une menace est-elle prise au sérieux plus tôt ? Une institution reconnaît-elle l’antisémitisme lorsqu’il change de vocabulaire ? Une société intervient-elle avant que la haine devienne violence ?
La Torah demande à la mémoire de devenir responsabilité
Sarah avait été présente dans la promesse pendant des années. Puis vint le moment où la promesse devint naissance: VéHachem pakad ete Sarah.
C’est peut-être l’une des demandes les plus fortes que nous puissions formuler cette année à Roch Hachana : Hachem, ne fais pas seulement que nous soyons inscrits dans Ta mémoire.
Que cette mémoire devienne cette pékida. Qu’elle ouvre ce qui semblait fermé.
Et qu’après des années où le peuple juif a été tellement compté, observé, jugé, menacé et pleuré, commence enfin une année où il soit נפקד לטובה : visité pour le bien, pour la bénédiction et surtout pour la vie.
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