À la mémoire de Déborah Sultana bat Simha
Cette semaine, la disparition de Déborah Sultana bat Simha, de la famille Sarfati, plonge ses proches mais aussi ses amis dans une profonde douleur. Femme de cœur, ba'alat ‘hessed, elle avait cette bonté qui ne se proclamait pas : elle se reconnaissait à sa présence, à ses conseils, à sa disponibilité et à un sourire devenu légendaire parmi ceux qui l’ont connue. Elle avait notamment accompagné et soutenu son mari, lui aussi éprouvé par la maladie. Elle laisse six enfants, dont le plus jeune, Eliyahou, n’a que six ans. La paracha ‘Hayé Sarah donne à cet hommage une profondeur particulière : Que reste-t-il de l'éducation, des valeurs et de l'amour qu'une mère a transmis à ses enfants lorsqu'elle disparaît ?
Pourquoi la paracha 'Hayé Sarah s’ouvre-t-elle sur sa disparition ?
La Torah commence par les mots וַיִּהְיוּ חַיֵּי שָׂרָה, Les années de la vie de Sarah (Bérechit 23, 1), puis annonce sa mort. Le titre de la paracha ne constitue pas une négation du deuil : il nous demande ce que signifie véritablement parler de la vie d’une personne. Le récit ne s’arrête d’ailleurs pas à la sépulture. Il raconte comment Avraham prend ses responsabilités, comment Yits'hak son fils poursuit son existence et comment la maison de Sarah retrouve, plus tard, certains des signes qui l’avaient distinguée.
Sur la répétition des années de Sarah, Rachi écrit : כֻּלָּן שָׁוִין לְטוֹבָה, Toutes furent égales pour le bien. Pourtant, Sarah a connu de longues années de stérilité, les tensions avec Hagar et des épreuves particulièrement difficiles. Comment Rachi peut-il alors affirmer que toutes ses années furent égales pour le bien ?

Rachi ne dit pas que Sarah a vécu sans souffrir. Il nous enseigne que les épreuves n'ont pas altéré sa grandeur spirituelle. Les circonstances ont changé, parfois douloureusement, mais Sarah est restée fidèle à D-ieu et aux exigences de sa vie. C'est cette constance, et non l'absence de difficultés, qui donne toute sa portée au commentaire de Rachi.
C’est avec une émotion particulière que j’évoque la Niftéret Déborah Sultana bat Simha, car j’ai eu personnellement le mérite de la connaître. Le mariage de mon fils Yoël avec sa fille Myriam m’a permis de découvrir une femme dont les Middote et les Maassim Tovim n’étaient pas de simples qualités que l’on attribue à une personne après sa disparition. Je les ai constatés moi-même.
Déborah possédait une qualité rare : elle savait écouter, conseiller, réconforter et donner à chacun le sentiment d’être important. Son sourire, que tous ceux qui l’ont connue garderont en mémoire, traduisait une bienveillance sincère. Malgré la maladie de son mari, auquel nous souhaitons une Réfoua Chéléma (רפואה שלמה), elle continuait à se préoccuper des autres avec une attention remarquable.
Ce qui m’a particulièrement frappé chez elle, c’est que sa bonté n’était ni occasionnelle ni réservée à ses proches. Elle faisait partie de sa personnalité. À son contact, on comprenait mieux ce que signifie être une véritable Ba'alat ‘Hessed, une femme dont la générosité s’exprime naturellement dans les actes. C’est en cela que son comportement rappelait les qualités de Sarah Iménou : une grandeur qui ne se proclame pas, mais qui se reconnaît dans la manière de traiter les autres.
Aujourd’hui, six enfants ont perdu leur mère, dont le petit Eliyahou, âgé de seulement six ans. Cette réalité douloureuse donne toute sa mesure à la perte de cette femme exceptionnelle. Aucun éloge ne peut remplacer leur mère. Mais ceux qui l’ont connue savent quelles valeurs elle leur a transmises et quelle responsabilité nous avons désormais de les entourer.
Le ‘Hessed commence lorsqu’on comprend le besoin de l’autre
La suite de la paracha semble changer de sujet : Eliézer cherche une épouse pour Yits'hak. Pourtant, c’est là que la Torah donne un contenu concret à la continuité de Sarah. Rivka offre de l’eau à un voyageur, puis propose d’abreuver aussi ses chameaux (Bérechit 24, 18-20). Elle ne se contente pas de répondre à la demande exprimée. Elle comprend ce qui reste à faire, mesure la fatigue du voyage et se met au travail. Son ‘hessed n’est pas seulement une disposition généreuse : c’est une intelligence de la situation d’autrui.
Une réflexion inspirée par l’exigence éducative que Rav Yits'hak Hutner développe dans son œuvre Pa'had Yits'hak aide à préciser cette idée, sans lui attribuer ici une formulation textuelle particulière : une middah n’est pas un beau sentiment que l’on possède en privé. Elle façonne la personne jusqu’à orienter spontanément son regard, ses choix et ses actes. Le véritable test du ‘hessed est donc moins ce que l’on dit de la bonté que ce que l’autre reçoit effectivement de nous. Rivka voit un besoin que personne ne lui a demandé de prendre en charge. C’est à cet endroit que son caractère se révèle.
Le témoignage laissé par Déborah Sultana bat Simha trouve ici un écho particulièrement fort. Être présente auprès d’un époux malade, tenir sa place de mère, continuer à écouter et à soutenir les autres. Ces gestes réclament une attention et une force que les regards extérieurs mesurent rarement. Les qualifier de maassim tovim ne consiste pas à les embellir après coup, mais à reconnaître que le ‘hessed se construit précisément dans ces obligations quotidiennes, souvent silencieuses.
La famille Sarfati porte aujourd’hui une peine immense. Mais ce qu’elle a reçu de Déborah indique aussi une tâche : faire en sorte que ses enfants continuent de rencontrer, dans leur entourage, la même attention, la même écoute et la même générosité. La fidélité à sa mémoire ne pourra pas se limiter aux paroles prononcées pendant les jours de deuil.
La tente de Sarah : pourquoi sa lumière disparaît-elle, puis revient-elle ?
La fin du chapitre 24 donne à cette réflexion sa profondeur. Lorsque Yits'hak accueille Rivka dans la tente de Sarah, le verset dit :
« וַיְּנָחֵם יִצְחָק אַחֲרֵי אִמּוֹ »,
Yits'hak fut consolé après sa mère » (Bérechit 24, 67).
Rachi, suivant le Midrach Bérechit Rabba (60, 16), rapporte trois signes associés à Sarah : une lumière allumée d’une veille de Chabbat à l’autre, une bénédiction présente dans la pâte et une nuée attachée à la tente. Ces signes cessèrent à sa mort et revinrent lorsque Rivka y entra. Le commentaire de Rachi sur ce verset précise le lien entre les deux matriarches.
Cette explication peut être approfondie à partir d'une distinction fondamentale de la pensée juive, particulièrement importante dans l'approche de Rav Moché Shapira : la ‘Hitsoniout (חיצוניות), l'aspect extérieur d'une réalité, et sa Pnimiout (פנימיות), sa dimension intérieure. Deux maisons peuvent se ressembler matériellement et être profondément différentes par les valeurs qui y règnent. Ce qui définit un foyer juif n'est pas seulement ce qu'il contient, mais la manière dont on y vit.
Le Midrach précise qu'à la mort de Sarah, les signes particuliers de sa tente disparurent et qu'ils revinrent avec Rivka. Pourquoi ? Parce que Rivka ne s'est pas contentée d'occuper la place laissée vacante. Elle possédait les qualités qui avaient fait de la tente de Sarah un lieu de sainteté et de ‘Hessed.
Le Zohar, commentant les mots « וַיְבִאֶהָ יִצְחָק הָאֹהֱלָה שָׂרָה אִמּוֹ », « Yits'hak la fit entrer dans la tente de Sarah, sa mère » (Bérechit 24, 67), apporte une précision décisive : « דַּאֲהַדְּרַת תַּמָּן שְׁכִינְתָּא », « Car la Présence divine était revenue en ce lieu ». Le retour de la lumière ne signifie donc pas seulement que les habitudes de Sarah furent reprises. Il indique que Rivka avait su rétablir, par sa conduite, le caractère spirituel de ce foyer.
Voilà ce qui donne toute sa profondeur à la transmission. Les enfants ne reçoivent pas uniquement des principes enseignés par leurs parents. Ils grandissent dans un environnement façonné par leurs comportements quotidiens. La générosité, la patience, le respect d'autrui et la fidélité à la Torah deviennent pour eux des références concrètes.
C'est précisément ce que l'on peut retenir de Déborah Sultana bat Simha. Sa disparition laisse une absence que personne ne pourra combler. Mais les Middote qu'elle a incarnées demeurent un exemple pour ses enfants et pour tous ceux qui l'ont connue. Notre responsabilité est désormais de faire en sorte que cet exemple continue de les accompagner.

Cette distinction permet de comprendre pourquoi la Torah dit que Yits'hak fut consolé, et non qu’il cessa d’aimer ou de regretter sa mère. La consolation n’abolit pas l’absence. Elle signifie que la vie peut reprendre sans renoncer à ce qu’elle a reçu. Il faut toutefois préserver la singularité du Midrache : il décrit les matriarches, et non une promesse de retour miraculeux dans chaque famille endeuillée.
Pour les six enfants de Déborah, personne ne pourra prendre la place de leur mère. Le rôle de la famille n’est pas de prétendre combler cette absence, mais de veiller à ce qu’ils ne soient jamais laissés seuls avec elle. Eliyahou, aujourd’hui âgé de six ans, aura besoin de cette fidélité bien après les premières semaines. Ses frères et sœurs également, chacun selon son âge et son chemin. C’est ainsi que le ‘hessed d’une mère peut susciter d’autres actes de ‘hessed, sans qu’on confonde jamais la transmission de ses valeurs avec le remplacement de sa personne.
Déborah Sultana bat Simha : la mémoire d’une tsadékèt engage les vivants
Nous ne connaissons pas le sens des épreuves qui frappent une famille. Nul ne peut prétendre expliquer la maladie, la mort prématurée ou la douleur des enfants en invoquant un dessein divin qu’il aurait percé. Mais la retenue devant ce mystère n’interdit pas de nommer la grandeur morale que nous avons rencontrée. Pour ceux qui l’ont aimée, Déborah Sultana bat Simha, était une tsadékèt, une femme de droiture, et une ba'alat ‘hessed, une femme dont la bonté se traduisait en actes. Son sourire, ses conseils, son courage auprès de son mari et l’attention qu’elle portait à sa famille ont marqué les cœurs et les esprits.
La paracha ‘Hayé Sarah nous révèle une idée fondamentale : la grandeur de Sarah ne s’achève pas avec sa disparition, puisque les qualités qui caractérisaient sa maison réapparaissent avec Rivka. Dans l’esprit de la pensée de Rav Moché Shapira, la véritable transmission ne consiste pas seulement à conserver le souvenir d’une personne, mais à faire vivre les valeurs qu’elle incarnait. C’est là notre responsabilité envers Déborah Sultana bat Simha. Ses six enfants n’ont pas besoin qu’on leur explique aujourd’hui la grandeur de leur mère : ils l’ont connue et vécue. Ils ont besoin de retrouver auprès de leur famille cette même attention, cette même bonté et cette même fidélité. C’est ainsi que son exemple pourra continuer à les accompagner, sans jamais prétendre remplacer leur mère.
Que le souvenir de Déborah Sultana bat Simha soit une bénédiction. Que son mari, ses six enfants, la famille Sarfati et tous ses proches trouvent auprès des leurs la force, l’affection et le soutien nécessaires. Que ceux qui ont bénéficié de son sourire et de sa bonté sachent, à leur tour, apporter cette même attention à ceux qui en ont besoin. C’est une manière fidèle et concrète de porter sa mémoire.
לעילוי נשמת דבורה סולטנה בת שמחה
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