Deux hommes ont été arrêtés à Manchester dans le cadre d’une enquête antiterroriste portant sur un projet présumé visant la communauté juive, quelques heures avant Yom Kippour. Le fait est grave, mais il révèle quelque chose de plus profond. De Paris à Londres, de Manchester à Sydney ou New York, prier, étudier, célébrer une fête ou simplement se rassembler en tant que Juifs implique de plus en plus souvent policiers, vigiles, barrières et procédures de sécurité. La question n’est donc plus seulement celle de l’antisémitisme. Elle concerne la condition même d’une vie juive libre dans les démocraties contemporaines.
Manchester n’est pas le sujet. Il en est le révélateur
Dimanche 20 septembre, deux hommes d’une trentaine d’années ont été arrêtés à Manchester en vertu de la législation antiterroriste britannique. La police a confirmé le 22 septembre que son enquête concernait ce qu’elle considère comme un projet visant la communauté juive de la région. Elle précise qu’aucune menace immédiate ne subsiste actuellement et n’a pas rendu publique, à ce stade, l’idéologie des suspects.

Le moment choisi donne pourtant à l’affaire une dimension particulière. Les arrestations sont intervenues quelques heures avant Yom Kippour et presque un an après l’attaque meurtrière contre la synagogue Heaton Park de Manchester, le jour même de Kippour 2025. Mais s’arrêter à Yom Kippour serait manquer le véritable sujet.
Car ce qui s’est installé dans une partie importante de la diaspora n’est plus une sécurité exceptionnelle déclenchée après un attentat. La sécurité tend à devenir une composante ordinaire de la vie juive visible, un phénomène que nous avions déjà analysé sur Univers Torah dans Fêtes juives sous protection : ce que le monde a fini par trouver normal.
À Roch Hachana, il faut renforcer les entrées. À Yom Kippour, multiplier les patrouilles. À Soukkot, sécuriser des installations parfois ouvertes sur l’espace public. À Sim’hat Torah, surveiller les rassemblements. À ‘Hanouka, protéger les allumages publics. À Pourim, contrôler les accès. À Pessa’h, anticiper la fréquentation des centres communautaires. Et toute l’année, les écoles, synagogues, centres culturels, restaurants cacher et manifestations juives doivent intégrer la possibilité d’une menace.
Début septembre 2026, le Conseil de sécurité nationale israélien avait d’ailleurs mis en garde contre un risque terroriste accru visant les Israéliens et les Juifs à l’étranger à l’approche des fêtes de Tichri.
La fête juive est devenue aussi une opération de sécurité
Il faut mesurer ce que signifie cette évolution. Dans une démocratie normale, une communauté religieuse organise une fête autour de son calendrier, de sa liturgie, de ses familles et de ses traditions. Pour de nombreuses communautés juives, une question supplémentaire s’est progressivement imposée : comment empêcher quelqu’un d’entrer pour tuer ?
Le Royaume-Uni en fournit une mesure particulièrement nette. Le Community Security Trust a recensé 3 700 incidents antisémites en 2025, deuxième total annuel le plus élevé de son histoire. Parmi eux, 177 concernaient directement des synagogues, leurs bâtiments, leurs fidèles ou leur personnel, auxquels s’ajoutaient 50 incidents visant des personnes se rendant à l’office ou en revenant. Le total des faits liés aux synagogues a atteint un record annuel. Consulter le rapport 2025 du Community Security Trust.

En France, la situation présente ses propres caractéristiques mais confirme la profondeur du problème. Le ministère de l’Intérieur a recensé 1 320 actes antisémites en 2025. Ils représentaient 53 % de l’ensemble des faits antireligieux recensés. Le ministère précise également que la protection des lieux de culte est systématiquement renforcée pendant les grandes fêtes religieuses, avec rondes, patrouilles et points fixes aux abords des sites considérés comme sensibles. Consulter les données du ministère français de l’Intérieur
Ce n’est donc plus uniquement l’attentat qui doit retenir l’attention. C’est l’architecture permanente construite autour de sa possibilité.
La liberté existe, mais sous protection
C’est ici que surgit un paradoxe rarement formulé. Les Juifs d’Europe disposent juridiquement de la liberté religieuse. Ils peuvent bâtir des synagogues, porter une kippa, inscrire leurs enfants dans une école juive, allumer une ‘Hanoukia ou organiser une cérémonie communautaire. Mais la liberté juridique et la liberté vécue ne sont pas exactement la même chose.
L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne relevait dans son enquête publiée en 2024, et réalisée avant même le 7 octobre 2023, que 76 % des personnes interrogées cachent leur identité juive au moins occasionnellement et que 34 % évitent des événements ou des sites juifs parce qu’elles ne s’y sentent pas en sécurité.
Une démocratie n’échoue pas seulement lorsque la loi interdit à un Juif de porter une kippa. Elle rencontre également un problème fondamental lorsqu’un citoyen possède ce droit mais commence à se demander s’il est prudent de l’exercer.
Univers Torah avait déjà observé le même mécanisme dans un domaine apparemment très différent : la médecine. Dans notre enquête Quand un Juif cache son identité avant d’être soigné, des patients juifs en Australie et au Royaume-Uni expliquaient dissimuler leur appartenance religieuse ou des signes identitaires avant de recevoir des soins. Le problème était déjà le même : lorsque l’individu commence à calculer ce qu’il peut montrer de sa judéité pour demeurer en sécurité, quelque chose de plus profond qu’un simple incident antisémite s’est produit.
La Torah ne demande pas de confondre confiance et imprudence
La pensée juive n’oppose pas la foi aux mesures de protection. Le Talmud enseigne :
« לעולם אל יעמוד אדם במקום סכנה לומר שעושין לו נס »
« Un homme ne doit jamais se placer dans une situation dangereuse en disant qu’un miracle sera accompli pour lui » (Chabbat 32a).
Protéger une synagogue n’est donc pas reconnaître une victoire à ceux qui la menacent. C’est accomplir une responsabilité élémentaire envers la vie. Mais quelque chose doit néanmoins nous inquiéter lorsque cette protection cesse d’être exceptionnelle.
Le judaïsme a toujours construit une vie publique. La synagogue rassemble. La soukka déborde symboliquement de la maison. La ‘Hanoukia est placée afin que le miracle soit rendu visible. Pourim remplit les rues d’enfants costumés. Sim’hat Torah porte la Torah dans la danse collective. La haine antisémite produit exactement le mouvement inverse : elle pousse vers l’invisibilité.
C’est pourquoi le problème n’est pas seulement sécuritaire. Il touche au droit d’un peuple à ne pas réduire son identité pour diminuer son exposition au danger.
Nous avons déjà étudié sur Univers Torah les mécanismes historiques et spirituels de cette permanence de l’antisémitisme. Manchester apporte aujourd’hui une autre pièce au dossier : la haine des Juifs ne se mesure plus seulement au nombre d’agressions commises. Elle doit aussi être mesurée à tout ce que les Juifs sont contraints de modifier avant même qu’une agression se produise.

La question que les démocraties devront désormais affronter est donc plus exigeante que celle de la seule protection policière. Une synagogue protégée par dix policiers demeure une synagogue ouverte. C’est essentiel. Mais une société réellement libre devrait également se demander pourquoi dix policiers sont devenus nécessaires. À partir du moment où l’organisation d’une fête juive commence par l’établissement d’un dispositif de sécurité, la protection est indispensable. Elle n’est pourtant plus suffisante.
Le véritable enjeu consiste à préserver quelque chose de beaucoup plus difficile à mesurer : la possibilité pour un Juif de vivre comme Juif sans que chacun de ses signes de vie devienne, simultanément, un calcul de risque.
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