Comment un homme réduit en esclavage peut-il remercier Hachem de ne pas l’avoir fait esclave ?
La question fut posée dans le ghetto de Kovno. Celui qui la formulait n’était pas engagé dans une discussion théorique. Affamé, humilié, soumis au travail forcé et à la violence quotidienne, il récitait chaque matin les bénédictions d’usage. Mais arrivé aux mots « qui ne m’a pas fait esclave », il ne pouvait plus continuer. Autour de lui, tout semblait contredire cette phrase.
Il se tourna alors vers un jeune rabbin de vingt-sept ans, Rabbi Ephraïm Oshry (au centre avec le chapeau dans la photo aout 1944). Dans un monde où les bourreaux prétendaient décider de tout — du travail, de la nourriture, des déplacements, de la vie et de la mort — pouvait-on encore prononcer la bénédiction d’un homme libre ?
Une liberté que personne ne pouvait confisquer
Rabbi Oshry aurait pu répondre que les circonstances justifiaient l’omission de quelques mots devenus trop douloureux. Sa réponse fut tout autre.
La bénédiction, expliqua-t-il, ne remercie pas Hachem pour une liberté physique qui peut disparaître. Elle concerne une liberté intérieure, celle qui permet à l’homme de rester fidèle à son âme et à la Torah. Les Allemands pouvaient emprisonner les corps, imposer le travail forcé et infliger les pires humiliations. Ils ne pouvaient pas contraindre un Juif à considérer ses bourreaux comme les maîtres de son être profond.
Il fallait donc continuer à prononcer la bénédiction. Plus encore : dans le ghetto, elle prenait une signification qu’elle n’avait peut-être jamais eue auparavant.
Cette question n’était qu’une parmi les nombreuses interrogations soumises à Rabbi Oshry. La vie du ghetto plaçait quotidiennement les Juifs devant des situations qu’aucun ouvrage de Halakha n’avait décrites sous cette forme.
Lorsque l’enterrement d’un homme risquait d’être retardé par les interdictions allemandes, pouvait-on accomplir immédiatement la Tahara (purification du corp), alors qu’elle se pratique normalement peu avant l’inhumation ? Les vêtements retirés à deux Juifs assassinés pouvaient-ils être donnés à leurs enfants qui souffraient du froid et de la faim ? Était-il permis de faire entrer clandestinement des Téfiline dans un hôpital si l’on craignait qu’elles ne soient ensuite brûlées ?
Derrière chaque question se trouvait une personne réelle. Un père. Un enfant blessé. Une famille qui ne possédait plus rien. Rabbi Oshry devait répondre rapidement, souvent sans pouvoir consulter le moindre livre.
Conserver les questions de la foi face à l'oubli
Il comprit cependant que ces interrogations ne devaient pas disparaître avec ceux qui les avaient posées.
Le projet nazi n’était pas seulement de tuer les Juifs. Il fallait également effacer ce qu’ils avaient été, faire disparaître leurs noms, leur mémoire et jusqu’à la manière dont ils avaient tenté de rester des hommes.
Rabbi Oshry commença donc à noter les questions qui lui étaient adressées ainsi que les réponses données. Il écrivait sur les fragments de papier qu’il pouvait se procurer. Chaque feuille représentait un danger. Si les Allemands découvraient ces écrits, ils y verraient la preuve qu’une autorité rabbinique continuait d’exister dans le ghetto et que les lois de la Torah demeuraient vivantes malgré leurs interdictions. Les notes furent placées dans des récipients métalliques puis enterrées.
Personne ne pouvait savoir si celui qui les avait cachées serait encore vivant pour les retrouver. Pourtant, Rabbi Oshry écrivait pour un avenir qu’il n’était pas certain de connaître. Il voulait qu’un jour quelqu’un puisse découvrir non seulement comment les Juifs de Kovno étaient morts, mais aussi les questions qu’ils avaient posées avant de mourir.
Car ces questions révélaient quelque chose que les bourreaux n’avaient pas compris. Dans l’univers de la faim et de la peur, les Juifs continuaient à se demander comment protéger la dignité d’un mort, comment sauver des Téfiline, comment aider les enfants d’un homme assassiné et comment prononcer une bénédiction avec vérité.
Ils ne demandaient pas seulement comment mourir en Juifs. Ils demandaient comment continuer à vivre en Juifs.
Les voix remontées de terre
Le rav Ephraïm Oshry dirige un service commémoratif à Kaunas en 1945, où des dizaines de milliers de Juifs ont été assassinés par les nazis. (Musée mémorial de l'Holocauste des États-Unis)
Rabbi Ephraïm Oshry survécut. Sa femme et ses enfants furent assassinés, mais après la libération de Kovno, il revint chercher les récipients enterrés. Les feuilles étaient toujours là.
Il aurait pu les publier immédiatement comme les vestiges bouleversants du ghetto. Il choisit d’abord de reprendre chacune de ses décisions. Pendant la persécution, il avait répondu de mémoire, privé de sa bibliothèque et de la possibilité de consulter d’autres décisionnaires. Il vérifia donc ses raisonnements dans le Talmud, les Richonim et les codes de Halakha, puis développa ces textes dans une œuvre en cinq volumes intitulée Chéélote OuTechouvote MiMaamakim — « Questions et réponses venues des profondeurs ».
Cette histoire ne repose donc pas sur une anecdote transmise longtemps après les faits. Les questions enterrées constituent elles-mêmes le témoignage que Rabbi Oshry avait voulu sauver. Son ouvrage rapporte les dates, les circonstances et souvent les noms des personnes concernées. Le YIVO confirme qu’il dissimula ses écrits dans le sol du ghetto avant de les retrouver après la guerre, tandis que Yad Vashem les étudie comme des documents historiques sur la vie religieuse pendant la Shoah. Une partie des responsa a également été publiée en anglais sous le titre Responsa from the Holocaust.
Les feuilles remontées de terre ne racontent pas seulement les persécutions de Kovno. Elles attestent que, dans un lieu où tout avait été conçu pour faire disparaître l’homme, des Juifs continuaient à interroger la Torah.
Leurs corps étaient enfermés dans le ghetto. Leurs questions, elles, étaient déjà libres.
Voir aussi
Lois de Nétilate Yadaïm – Partie 3
Lois de Nétilate Yadaïm – Partie 3. Kacheroute de l'eau
Lois de Nétilate Yadaïm – Partie 4
Lois de Nétilate Yadaïm – Partie 4. Quand on à pas la possibilité de faire Nétilate Yadaïm comme il convient.
Lois de Nétilate Yadaïm – Partie 2
Lois de Nétilate Yadaïm – Partie 2. Le Roua'h Raah (le mauvais esprit)
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Lois de Nétilate Yadaïm – Partie 1. Du lever à la prière du matin.
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