En septembre 1944, dans le camp de Buna, une dépendance d’Auschwitz, les prisonniers n’attendaient plus grand-chose des jours qui passaient. Ils cherchaient un morceau de tissu pour protéger leur uniforme, quelques miettes pour calmer leur faim, parfois simplement la force de se lever encore une fois. À l’approche de Roch Hachana, certains se mirent pourtant à chercher quelque chose de beaucoup plus improbable : un chofar.
Roch Hachana 1944 : un son interdit à Auschwitz
Dans un camp nazi, un objet religieux pouvait coûter la vie à celui qui le possédait. Prier était interdit. Se réunir était dangereux. Faire entendre le son du chofar relevait presque de l’inconcevable.
Parmi les détenus se trouvait Chaskel Tydor, un Juif allemand devenu responsable de l’organisation des équipes de travail. Cette fonction lui donnait une possibilité rare : éloigner certains prisonniers du centre du camp. Pour Roch Hachana, il affecta donc un groupe d’hommes religieux à un chantier suffisamment éloigné pour qu’ils puissent prier sans être immédiatement repérés.
Tydor, lui, ne pouvait pas les accompagner. Sa présence aurait éveillé les soupçons. Il resta à son poste, avec cette inquiétude qui devait lui serrer la poitrine : les hommes avaient-ils réussi à se réunir ? Un garde les avait-il surpris ? Quelqu’un avait-il parlé ?
À leur retour, les prisonniers ne racontèrent pas tout de suite ce qui s’était passé. Dans un camp où chaque parole pouvait devenir une condamnation, le silence était parfois une protection. Finalement, Tydor apprit qu’un chofar avait été introduit clandestinement dans le groupe. Là-bas, loin des baraques et des miradors, les détenus avaient prié. Puis, dans le froid et la peur, le son du chofar avait retenti.
Ce son n’avait duré que quelques instants. Mais pour ceux qui l’avaient entendu, il signifiait que les nazis n’avaient pas entièrement réussi leur entreprise. Ils pouvaient affamer les corps, séparer les familles et détruire les synagogues. Ils ne pouvaient pas empêcher totalement ces hommes de se tenir debout devant Dieu.
Quatre mois plus tard, en janvier 1945, les SS commencèrent à évacuer Auschwitz devant l’avancée de l’armée soviétique. Des dizaines de milliers de prisonniers furent jetés sur les routes, dans ce qui allait devenir l’une des marches de la mort. Chaskel Tydor partit lui aussi, dans la neige, avec des milliers d’hommes épuisés.
L’ultime demande d’un prisonnier
La veille du départ, un détenu s’approcha de lui. Il tenait dans ses mains un petit paquet enveloppé dans un morceau de tissu sale.
« Prends-le », lui dit-il en substance. « Je ne survivrai probablement pas. Peut-être que toi, tu survivras. Alors montre au monde que nous avions un chofar à Auschwitz. »
Tydor prit le paquet. Il ne savait pas encore s’il parviendrait à franchir la prochaine étape. Il ne savait pas s’il reverrait un jour sa famille, ni même s’il verrait le lendemain. Mais il comprit qu’on venait de lui confier plus qu’un instrument : la mémoire d’un acte que les nazis avaient voulu rendre impossible.
Roch Hachana 1945 : le même son face au mont Carmel
Il survécut à la marche et conserva le chofar dans son petit sac, avec sa timbale et sa cuillère. L’instrument l’accompagna jusqu’à Buchenwald, puis jusqu’à la libération. Quelques mois plus tard, à Roch Hachana 1945, Tydor se trouvait à bord d’un bateau qui gagnait les côtes de la Palestine mandataire. Lorsque le mont Carmel apparut à l’horizon, il sortit le chofar.
Autour de lui se tenaient de jeunes survivants, dont beaucoup avaient connu Auschwitz. Alors, pour la première fois depuis la destruction, le même chofar retentit librement. Il ne s’agissait plus d’un son volé aux gardes, soufflé dans un lieu isolé, au milieu des crématoires. C’était le son d’un peuple qui sortait de la nuit et se rapprochait de sa terre.
Cette histoire n’est pas seulement transmise par la mémoire familiale. Le chofar a été conservé par les descendants de Chaskel Tydor, puis présenté au public par le Museum of Jewish Heritage. Le récit a également été recueilli par sa fille, l’historienne Judith Tydor Baumel-Schwartz, qui rapporte les circonstances de la prière clandestine, de la marche de la mort et du retour du chofar vers la vie. Ainsi, chaque fois que l’instrument résonne à Roch Hachana, il ne rappelle pas seulement le devoir d’écouter. Il témoigne aussi de ceux qui, au cœur d’Auschwitz, refusèrent de laisser mourir leur âme.
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