La veille de Yom Kippour 1944, Livia Koralek se tenait devant des femmes affamées dans une baraque du camp de Parschnitz. Il n’y avait ni synagogue, ni Séfer Torah, ni livres de prières. Il n’y avait que le froid, l’épuisement et la peur du lendemain.
Cette jeune Hongroise de vingt-trois ans n'était qu'une institutrice. Pourtant, ce soir-là, ses compagnes lui demandèrent de prononcer devant elles les paroles qu’elles n’avaient plus la force de trouver.
Quelques mois auparavant, Livia vivait encore à Győr, en Hongrie. Née en 1921, elle avait suivi une formation d’enseignante et obtenu en 1940 un poste dans une école juive de Csorna. Elle y avait découvert combien quelques mots pouvaient rassurer un enfant, éveiller son intelligence ou lui rendre confiance.
Kippour 1944 dans le camp de Parschnitz
Tout avait basculé en mars 1944, lorsque l’armée allemande avait envahi la Hongrie. L’école avait fermé et Livia était retournée auprès de ses parents. En quelques semaines, les Juifs de Győr et des localités voisines avaient été enfermés dans un ghetto, avant d’être entassés dans des baraquements près de la voie ferrée.
Le vendredi 9 juin, peu avant leur déportation, les rabbins Emil Roth et Ben-Zion Snyders avaient organisé une prière de Chabbat clandestine. Des milliers de Juifs s’étaient rassemblés. Les gardes finirent par découvrir et interrompre l’office, mais Livia conserva en mémoire les dernières paroles prononcées par les rabbins devant leur communauté condamnée.
En juin 1944, elle fut déportée à Auschwitz. Elle échappa à la mort immédiate, puis fut transférée en août à Parschnitz, dans les Sudètes, un camp rattaché au complexe concentrationnaire de Gross-Rosen. Des milliers de femmes juives y étaient soumises au travail forcé dans des usines allemandes.
Que peut-on encore offrir lorsque l’on ne possède plus rien ?
Lorsque Yom Kippour approcha, les prisonnières se tournèrent vers Livia. Elles avaient remarqué sa capacité à écouter et à relever celles qui perdaient courage. Mais elle refusa d’abord. Elle ne voulait devenir ni responsable ni chef. Elle souhaitait seulement, expliquera-t-elle plus tard, donner un peu de courage autour d’elle.
Ses compagnes insistèrent. Livia finit par accepter. Le soir venu, les femmes conservèrent sous leurs oreillers la minuscule ration de pain qui leur avait été distribuée. Dans un camp où la faim ne cessait jamais, ce morceau représentait bien davantage qu’un repas. Pourtant, elles décidèrent de ne pas le manger pendant Yom Kippour.
Un discours surprenant
Livia prit alors la parole. Elle aurait pu parler de leurs bourreaux. Elle aurait pu évoquer les humiliations, la faim ou les familles dont elles étaient sans nouvelles. Elle choisit pourtant de parler des fautes commises envers leurs parents, leurs frères, leurs sœurs et leurs amis.
Elle demanda pardon au nom de toutes celles qui se trouvaient dans la baraque. Elles étaient désormais trop éloignées de leurs proches pour pouvoir leur demander directement de les pardonner. Certaines ignoraient encore que ceux auxquels elles pensaient avaient déjà été assassinés.
Ce choix était saisissant. Les femmes qui l’écoutaient étaient les victimes d’une persécution monstrueuse. Mais Livia refusait que leur identité se résume à ce que leurs gardiens leur infligeaient. En demandant pardon, elles redevenaient des êtres responsables, capables d’examiner leurs propres actes et de choisir la manière dont elles voulaient se comporter.
Elle leur demanda de rester honnêtes et bonnes, même dans le camp. Elle savait combien cette exigence était difficile lorsque chacune était triste, affamée et transie de froid. C’était précisément pour cette raison, disait-elle, qu’elles devaient faire preuve de tolérance les unes envers les autres.
Livia rappela ensuite l’ultime enseignement entendu à Győr :
« Ce n’est pas le lieu qui sanctifie l’homme, mais l’homme qui sanctifie le lieu. »
Il était facile de préserver sa dignité dans une maison confortable. Le véritable défi consistait à demeurer humain au milieu de la promiscuité, de la peur et des humiliations.
Même le commandement interdisant le vol prenait dans la baraque une dimension terrible. Chaque détenue recevait une ration dérisoire. Prendre le pain d’une autre pouvait permettre de survivre quelques heures supplémentaires, mais risquait de condamner celle que l’on avait dépouillée. Livia exhorta donc les femmes à respecter la part de chacune, malgré la faim.
Elle termina son sermon en exprimant sa confiance : Dieu entendrait leurs prières, essuierait leurs larmes et leur répondrait par les mots attendus pendant tout Yom Kippour : « J’ai pardonné. »
Les paroles de Livia Koralek sauvées de l’oubli
Livia Koralek survécut à la Shoah, contrairement à ses parents et à la plupart des Juifs de Győr. Gravement malade lors de sa libération, elle retourna ensuite à Budapest et enseigna dans une école juive fréquentée principalement par des orphelins. Elle épousa le directeur de l’établissement, Aladar-Yehuda Spiegel, puis s’installa en Israël, où elle prit le prénom de Chana et continua à enseigner et à écrire.
Mais son sermon, lui aussi, avait survécu. Des fragments du texte original, fragilisés et partiellement effacés, ont été conservés par Yad Vashem. Ils confirment les paroles prononcées cette nuit-là, ainsi que le témoignage de Livia sur le pain dissimulé sous les oreillers.
Ce document ne raconte pas seulement une prière clandestine. Il porte encore la voix d’une jeune femme qui, dans un lieu conçu pour anéantir toute dignité, rappela à ses compagnes qu’elles demeuraient libres de donner ce que personne ne pouvait leur enlever : leur bonté et leur amour.
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