Le 18 octobre 1973, Israël célébrait Sim’hat Torah. Mais cette année-là, personne ne songeait vraiment à danser. Douze jours plus tôt, en plein Yom Kippour, les armées égyptienne et syrienne avaient lancé une attaque surprise contre Israël. Sur le plateau du Golan comme dans le Sinaï, les combats se poursuivaient. Des milliers de familles restaient sans nouvelles de leurs fils, de leurs époux ou de leurs pères mobilisés.
À Jérusalem, la fête de la Torah se déroulait dans une atmosphère pesante. Comment chanter lorsque des soldats tombaient au front ? Comment danser avec les Sifré Torah (les rouleaux de la Torah) alors que le pays luttait pour sa survie ? Ce matin-là, le Rav Tsvi Yehouda Kook donna une réponse qui ne ressemblait pas à un discours. Il sortit dans les rues de Jérusalem et se mit à danser.
Une fête assombrie par la guerre
Sim’hat Torah signifie littéralement « la joie de la Torah ». La fête marque l’achèvement de la lecture annuelle de la Torah et son recommencement immédiat avec les premiers versets de Béréchit. Habituellement, les communautés sortent les Sifré Torah de l’Arche sainte et accomplissent les hakafot, des processions accompagnées de chants et de danses. Mais en ce mois de Tichri 5734, la joie paraissait presque déplacée.
La guerre avait éclaté le 6 octobre 1973. Les combats avaient traversé toute la fête de Soukkot. Lorsque Sim’hat Torah arriva, le front syrien demeurait particulièrement dangereux. Le mont Hermon, tombé aux mains de l’armée syrienne au début de la guerre, ne serait repris par Tsahal que quelques jours plus tard, au terme de violents affrontements.
Dans plusieurs communautés, certains estimaient qu’il fallait renoncer aux manifestations publiques de joie. Les élèves de la Yéchiva Merkaz Harav, à Jérusalem, étaient eux-mêmes partagés. Beaucoup de leurs camarades avaient été mobilisés. Certains combattaient, d’autres avaient été blessés et plusieurs étaient déjà tombés.
Le Rav Tsvi Yehouda Kook, qui dirigeait la Yéchiva, refusa pourtant que la tristesse efface la fête et il déclara.
« Nous apprendrons au peuple à se réjouir ! »
Une petite procession dans les rues de Jérusalem
Après la prière du matin, le Rav Tsvi Yehouda sortit accompagné d’un petit groupe d’élèves. Ils devaient rejoindre la résidence du grand rabbin et avancèrent en chantant et en dansant dans les rues de Jérusalem. Ce n’était pas une foule exubérante cherchant à oublier la guerre. C’était un groupe réduit, conscient de la gravité de l’heure, mais décidé à ne pas abandonner la joie prescrite par la Torah.
Parmi les hommes qui s’étaient joints aux élèves se trouvait un Juif âgé à la barbe blanche : Rav Moché Stieglitz, qui adoptera par la suite le nom d’Ariel. Lorsqu’ils arrivèrent dans la rue King George, un passant aperçut les danseurs. Indigné, il se mit à les interpeller.
Comment osaient-ils danser alors que le pays était en guerre ? Comment des élèves de Yéchiva pouvaient-ils chanter pendant que d’autres risquaient leur vie sur les lignes de front ? L’accusation était douloureuse. Elle exprimait ce que beaucoup ressentaient probablement en silence. Le Rav Tsvi Yehouda interrompit la danse et désigna l’homme à la barbe blanche qui se trouvait dans le cercle.
« Ses quatre fils sont au front »
Le Rav expliqua au passant que cet homme avait quatre fils et que tous les quatre se trouvaient alors au combat. Pourtant, leur père dansait. Il ne dansait pas parce qu’il ignorait le danger. Il ne dansait pas parce qu’il était certain que ses fils reviendraient. Il dansait précisément en sachant qu’à cet instant leur vie était menacée. Cet homme était Rav Moché Stieglitz-Ariel. Deux de ses fils deviendraient plus tard des figures importantes du monde rabbinique israélien : le Rav Yaakov Ariel, futur grand rabbin de Ramat Gan, et le Rav Israël Ariel, fondateur de l’Institut du Temple à Jérusalem.
Face au passant, le Rav Tsvi Yehouda ne chercha pas à nier la douleur ni l’angoisse. Il l’invita simplement à regarder ce père et à comprendre que sa danse n’était pas une fuite devant la réalité. Elle était une affirmation de foi au cœur même de cette réalité. Puis il lui proposa de rejoindre le cercle.
Sous les obus du mont Hermon

Au moment où Rav Moché dansait dans les rues de Jérusalem, deux de ses fils, Israël et Yaakov Ariel, se trouvaient sur le front du Golan, dans la région du mont Hermon. Le Rav Israël Ariel raconta plus tard qu’ils étaient étendus au sol tandis que les obus ennemis sifflaient au-dessus d’eux et explosaient autour de leur position. La situation était extrêmement dangereuse. Ils ignoraient alors que leur père dansait à Jérusalem.
Le mont Hermon avait été pris par les forces syriennes le premier jour de la guerre. Une première tentative israélienne pour le reconquérir avait échoué le 8 octobre. L’assaut décisif, connu sous le nom d’opération Kinoua’h, ne serait lancé que dans la nuit du 21 au 22 octobre. Ainsi, pendant que les soldats attendaient au milieu des tirs, leur père tournait dans le cercle des danseurs, avec le Rav Tsvi Yehouda et ses élèves.
Des années plus tard, le Rav Israël Ariel s’interrogea : qui pouvait savoir si le mérite de cette danse accomplie en l’honneur de la Torah n’avait pas contribué à protéger les deux frères ?
Danser ne signifiait pas oublier
La danse de Rav Moché ne constituait pas une négation de la guerre. Elle ne signifiait pas que la peur, la souffrance et le deuil avaient disparu. Elle exprimait une autre forme de joie : la sim’ha chel mitsva, la joie qui naît de l’accomplissement d’une mitsva. Cette joie ne dépend pas uniquement de circonstances favorables. Elle ne prétend pas que tout va bien. Elle affirme qu’au milieu même de l’épreuve, le lien avec Hachem et avec la Torah demeure intact.
Le Rav Azriel Ariel, petit-fils de Rav Moché, rapporta lui aussi cette histoire familiale. Il décrivit son grand-père dansant parmi les élèves alors que ses quatre fils se trouvaient au front. Pour lui, cette scène permettait de distinguer une joie superficielle, qui cherche à faire oublier la réalité, d’une joie profondément enracinée dans la foi. La première disparaît lorsque les événements deviennent douloureux. La seconde peut subsister même « au jour du malheur », parce qu’elle ne repose pas sur l’insouciance, mais sur la confiance.
La victoire intérieure de Sim’hat Torah
À Sim’hat Torah, le peuple juif ne célèbre pas seulement un livre qu’il vient de terminer. Il danse avec une Torah qu’il s’apprête aussitôt à recommencer. Cette année-là, le cercle formé dans les rues de Jérusalem avait une signification particulière. À l’extérieur, la guerre continuait. Sur le Golan, les obus tombaient. Dans les maisons, les familles attendaient des nouvelles.
Mais un père dont les quatre fils combattaient refusait que la guerre lui retire également la joie de la Torah. Il n’avait aucune garantie. Il ne savait pas ce que les heures suivantes apporteraient. Il pouvait seulement choisir la manière dont il traverserait l’épreuve. Et il choisit de danser. Cette danse ne mettait pas fin à la guerre. Elle remportait cependant une autre victoire : celle d’un homme qui refusait de laisser la peur rompre son lien avec Hachem, avec la Torah et avec la joie d’être juif.
Ce récit a été rapporté par le Rav Israël Ariel, qui participa à la guerre de Kippour et se trouvait alors avec son frère Yaakov dans la région du mont Hermon. Il a été publié par le Rav Chanan Morrison sous le titre « Simchat Torah: The Merit of a Dance », d’après Mashmia Yeshuah de Sim’ha Raz et Hila Volberstein, page 504.
Le Rav Azriel Ariel, petit-fils de Rav Moché Stieglitz-Ariel, a livré une version familiale du récit dans son étude en hébreu « LeSim’hat HaTorah ». Le contexte des combats du mont Hermon et de l’opération Kinoua’h est documenté par les archives du ministère israélien de la Défense.
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