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Roch Hachana : pourquoi le souffle du Chofar dépasse les mots de la prière

À Roch Hachana, un homme qui doit choisir entre entendre le Chofar et participer à la prière de Moussaf doit privilégier le Chofar. Pourquoi ce son sans paroles est-il plus fondamental que la prière elle-même ? De la Halakha au Nefech Ha’Haïm, de la création d’Adam à la ligature d’Itz’hak, une lecture profonde du souffle qui traverse le Chofar.

Roch Hachana : pourquoi le souffle du Chofar dépasse les mots de la prière
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Le Choul'han Aroukh tranche que, le jour de Roch Hachana, si un homme doit choisir entre se rendre dans un lieu où l'on sait sonner du Chofar et un lieu où l'on sait diriger la prière de Moussaf, la priorité revient au Chofar : car entendre le Chofar est une Mitsva de la Torah, tandis que la prière fut instituée par nos Maîtres (Choul'han Aroukh, Ora'h 'Haïm 595, 1).

Comment se peut-il que le son du Chofar dépasse en importance la prière en communauté ?

Imaginons une cour d'assises. Au lieu d'entamer son ultime plaidoirie, l'avocat de l'accusé sort un chofar et se met à en sonner. Et voici que, à la stupeur de la salle, le juge acquitte l’accusé, au seul son de la corne. Absurde ? C'est pourtant, devant le Tribunal céleste, exactement ce qui se joue en ce jour.

Outre la réponse simple, « sonner du Chofar est la Mitsva du jour », qu'il me soit permis d'ouvrir un autre horizon, du côté de la voix et du souffle.

Examinons d'abord comment naît un son. Tout commence par la pensée : une intention naît en nous et commande le geste. Le souffle monte des poumons, traverse le larynx et fait vibrer les cordes vocales, c'est de cette vibration que naît le son. Amplifié par nos résonateurs, ce son devient voix ; puis la langue, le palais, les dents et les lèvres le sculptent pour qu'il devienne enfin parole. De la pensée au mot prononcé, tout notre corps s'est mis en mouvement.

Un avocat juif sonnant du Chofar devant des juges dans une salle d’audience, illustration symbolique du jugement céleste de Roch Hachana.

Or, lorsque nous sonnons du Chofar, rien de cette mécanique du langage n'entre en jeu ; aucun mot ne se forme. Il ne reste que le souffle, non plus le filet d'air qui suffit à porter la parole, mais un souffle puisé au plus profond de nous, qui vient s'engouffrer dans l'embouchure de la corne et la fait résonner.

Pourquoi, en ces jours de jugement, mettre ainsi la parole de côté ?

D'abord parce que notre parole est parfois un piètre défenseur. Nos Maîtres enseignent que « l'accusateur ne peut devenir défenseur » (Roch Hachana 26a) ; et notre parole, que le lachon hara et tant d'autres fautes peuvent avoir souillée, n'est pas le meilleur avocat pour plaider notre cause.

Mais il y a plus profond. Le mot, par nature, limite : pour dire, il faut choisir, restreindre, enfermer l'intention dans des bornes. Le souffle, lui, ne transporte pas de mots qui rétrécissent, il porte la pensée à l'état pur. Ce que nous imprimons dans le Chofar, ce ne sont pas des phrases, mais un seul élan sans paroles : le désir d'être tout entiers attachés à Notre Créateur. Contrairement à la parole qui fige le souffle en mots, le souffle du Chofar demeure au sommet, à la source même de la pensée.

C'est là tout le mérite d'Itz'haq notre père. Lié sur l'autel, il ne dit rien : offert tout entier, il fut le modèle de la soumission absolue. Et c'est bien son souvenir que le Chofar réveille : « Sonnez devant Moi avec la corne du bélier, afin que Je Me souvienne pour vous de la ligature d'Itz'haq » (Roch Hachana 16a). Sonner le Chofar, c'est faire nôtre le silence d’Itz’haq, reconnaître, sans un mot, Celui que nous prenons pour Roi, et Lui soumettre notre être tout entier.

Roch Hachana est aussi le jour où l'homme fut créé, le jour où le Créateur insuffla dans un corps sans vie une âme vivante : « Il fit pénétrer dans les narines de l'homme un souffle de vie, et l'homme devint un être vivant » (Béréchit 2, 7). Et ce souffle venait, si l'on peut parler ainsi, de Son intériorité la plus profonde.

Rabbi 'Haïm de Volozhin (Nefech Ha'Haïm, Cha'ar I, ch. 15) l'illustre par l'image du souffleur de verre : tant qu'il demeure dans sa bouche, le souffle, Néchama, correspond à la Néchama ; parcourant le tube, il devient Roua'h ; parvenu dans la masse de verre à laquelle il donne forme, il est la Néfech.

Rabbi ‘Haïm explique que l’âme humaine se manifeste à plusieurs niveaux, sans cesser d’être une même réalité spirituelle. La Néchama désigne sa dimension la plus élevée, la plus proche de sa source divine. Le Roua’h correspond au souffle intérieur qui anime la conscience, la parole et les facultés morales. Le Néfech est le niveau où cette vitalité atteint concrètement le corps et lui permet d’agir. L’image du souffleur de verre montre ainsi comment une même force de vie descend progressivement de sa source spirituelle jusqu’à l’existence physique.

En soufflant à travers cette corne, matière morte, nous cherchons à Lui renvoyer, depuis nos profondeurs, ce souffle de vie qu'Il nous a donné ; et nous nous rattachons à deux souvenirs : la création de l'homme et la ligature d'Itz'haq.

Le Chofar devient alors une supplique : il implore la clémence divine, pour que soit réparée la faute du premier homme et que retentisse le grand Chofar de la délivrance, « en ce jour, on sonnera du grand Chofar » (Isaïe 27, 13). Par ce souffle sans paroles, nous demandons à notre Créateur de hâter le jour de la Réparation, où le monde entier retrouvera son souffle premier, celui d'avant la faute d'Adam Harichon.

On comprend enfin pourquoi le Chofar n'entre pas en rivalité avec la prière. Dans la prière, le souffle se met au service des mots : il ne fait que les animer. Le son du Chofar, lui, est produit par le souffle à l'état pur, au-delà du vêtement des mots.

Ce Chabbat, nous sonnerons tous notre Chofar intérieur

Cette année, le premier jour de Roch Hachana tombant un Chabbat, le Chofar restera silencieux dans nos synagogues : nos Sages ont craint qu'on ne le transporte dans le domaine public, ce qui est interdit le Chabbat, pour aller l'apprendre auprès d'un maître (Roch Hachana 29b).

On pourrait croire que, privés de sa sonnerie, nous voilà diminués. C'est l'inverse. Renoncer à sonner pour obéir à la loi du Chabbat est déjà, en soi, un acte de soumission, la soumission même que le Chofar exprime : notre silence devient alors une autre manière de couronner le Roi. Et à la sainteté du jour du jugement s'ajoute celle du Chabbat ; cette double sainteté, loin de nous appauvrir, nous rapproche de notre source.

Ce silence n'est donc pas un manque, mais une mission : privés du son physique du Chofar, nous sommes appelés à devenir, du plus profond de nous, les sonneurs de notre Chofar intérieur. Car c'est notre souffle qui anime la parole ; et ce Chabbat plus que jamais, il nous faut puiser tout au fond de nous ce souffle originel, celui qu'Hachem a déposé en nous, pour qu'il porte, dans toute sa pureté, les mots de notre prière et attire sur nous la Miséricorde divine.

Que, par pure clémence, notre Créateur accorde et prolonge le souffle de la vie pour toute la maison d'Israël, et que nous puissions, très bientôt, voir notre délivrance complète dans la joie véritable.

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Chofar Roch Hachana Amida Chabbat halakha Adam Akéda Yits'hak

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